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A Dieu vat - Jean-Michel Guenassia

Photo du rédacteur: deslivresetmoi72
deslivresetmoi72
18 août
15 min de lecture

Jean-Michel Guenassia fait partie des quelques auteurs dont j’achète les romans les yeux fermés, quasiment sans même lire la quatrième de couverture. Celui-ci m’attendait depuis un moment et j’ai profité de l’été et des vacances pour le découvrir.

Dans celui-ci, on suit 4 personnages : Arlène, Marie, Thomas et Daniel. Ils sont issus de familles et milieux différents, sauf Thomas et Marie qui sont jumeaux. Arlène est la fille d’Irène et Georges : ce dernier brillera par son absence d’abord, puis tombera au front pendant la seconde guerre.

Marie et Thomas naissent dans une famille bourgeoise, riche : Maurice leur père, le patriarche tel qu’on le concevait alors, est un homme d’affaire qui réussit brillamment. Autoritaire, exigeant, intransigeant il a de hautes ambitions pour son fils Thomas, qui, à son grand désespoir, n’est pas vraiment un brillant élève, contrairement à Arlène et Daniel qui caracolent en tête des classements. Leur mère, Madeleine, fait « écran » entre leur père et thomas et Madeleine, leur offrant une enfance plus douce et tendre.

Daniel est fils unique, fils de Charles, militaire sorti de Saint-Cyr et de Madeleine, femme de caractère, héritière richissime, amie intime de Jeanne et patronne d’Irène. Petit, Daniel souffre d’une inexplicable phobie de l’eau.

Arlène est la fille d’Irène, jeune couturière employée, et protégée, de Madeleine et de Georges qui a séduit sa mère par son allure de dandy ressemblant à Valentino. Il est fasciné par le monde du cinéma et travaille comme menuisier sur les tournages de films. Séducteur, il tombe amoureux d’Irène, l’épouse mais la trompe très vite. Ils auront ensemble quatre filles qu’Irène élèvera seule, après son décès, avec l’aide de Viviane, sa mère.

Arlène et Daniel sont nés le même jour, le 17 juillet et Marie et Thomas à peine un mois après. Les 4 enfants grandissent ensemble au cours de leur petite enfance et passent même leurs vacances ensemble en Bretagne, Irène y étant invitée par Madeleine.

 

Très tôt, Arlène se montre curieuse, intelligente et déterminée à apprendre, étudier comme ses camarades alors que sa condition, ainsi que sa mère, la destinent à un travail d’ouvrière ou de domestique. Soutenue par ses enseignants et contre la volonté de sa mère, elle parviendra à aller au lycée, et à être une des premières femmes ingénieures.

Jean-Michel Guenassia nous fait traverser le vingtième siècle de la fin des années 20 aux années 60. En suivant les destins tourmentés de Thomas, Marie, Arlène et Daniel, leurs amours, leurs carrières, leurs engagements il nous plonge dans les grands événements qui se sont succédés : les années folles, la seconde guerre, la reconstruction et l’immédiat après-guerre, l’essor des sciences, notamment des découvertes et essais nucléaires, les progrès sociaux, l’essor des mouvements politiques communistes et socialistes, l’opposition entre pacifistes anti-nucléaire et scientifiques, la guerre d’Algérie, les premières revendications féministes… C’est ce qui me plaît dans ces romans, l’imbrication des destins des personnages avec les changements de leur époque. Au final, dans le roman, on suit quasiment les trois générations : les parents, Irène et ses camarades et ensuite leurs enfants.

 

J’ai beaucoup aimé ce roman pour toutes ces raisons, et je le conseille à tous ceux qui aiment les sagas, les personnages forts au cœur de leur époque. Mon seul bémol concerna la fin du roman que j’ai trouvée un peu « rapide » par rapport au rythme du reste du livre…mais c’est peut-être parce que je n’avais pas du tout envie de le terminer.

 

Extrait page 13

Irène n’est pas une idiote, quoi qu’en disent certaines. Elle sait, c’est tout. Elle a cette capacité, ce don, faudrait-il dire, de décrypter les présages qui nous sont envoyés. Il n’y a pas de hasard. Jamais. Ces indications énigmatiques que le ciel nous adresse et que seuls ceux qui ont l’esprit ouvert peuvent deviner. Les signaux du destin.

Comment appeler autrement ces petits cailloux que la providence s’amuse à disposer sur notre route ? Elle ne va pas citer la totalité des indices qu’elle a décryptés depuis des années, la liste serait trop longue, ce sont des détails personnels qui n’intéressent qu’elle, mais elle en cite trois qui ont marqué son existence …

 

Extrait page 68

A cette époque, il ne serait jamais venu à l’idée d’aucun homme de son milieu de prendre des vacances. De temps à autre, Maurice s’autorise un week-end et rejoint sa famille pour s’adonner au golf ou participer à une régate sur son ketch, et gare à celui ou celle qui ne suivent pas la manœuvre, ils ne remettent jamais les pieds sur le bateau.

Maurice Virel est un homme qui a démonté le fonctionnement de notre société. Pour lui, et contrairement aux âneries proférées par les jaloux et les partageux atrabilaires, celle-ci est divisée en deux catégories : les manitous qui dirigent, et sa réussite est la preuve de la pertinence de ce raisonnement, et les moujiks qui obéissent aux premiers. A chacun de savoir dans quelle catégorie il a envie d’évoluer. Bien sûr la naissance dans une famille favorisée confère un léger avantage, mais le critère essentiel, déterminant, est la force de caractère et d’avoir chevillé au corps le projet d’avancer dans le monde. […] Il n’existe aucune fatalité, rien n’est inscrit ou décidé à l’avance. Notre société donne à chacun une chance réelle de s’élever dans l’ordre social grâce à ses seuls mérites et à son seul courage. Maurice est persuadé que le dédain des valeurs morales, de la discipline, et le relâchement des mœurs dont il constate chaque jour les ravages, même chez les meilleurs, sont la faute des pères qui ont abandonné la formation de leurs enfants à des maîtres socialistes et à la mollesse des femmes qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas, alors que les premiers auraient dû s’occuper uniquement d’enseigner l’orthographe et le calcul et s’abstenir de faire de la politique, et les secondes se soucier de la tenue de leur maison. Avec les plus jeunes, seule une éducation à l’ancienne, mélange subtil de bienveillance et de rigueur, de main tendue et de fermeté, comme celle qu’il a reçue de son père permet de sauver les hommes et donc la société de la dégénérescence inéluctable.

 

Extrait page 95

Aussi, quand il est question d’un autre conflit, que les va-t-en-guerre dominent et exultent, que les stratèges du Café du Commerce reprennent gaiement du service, pour Georges c’est l’affolement. Chaque jour, il achète Paris-Soir, le lit de la première à la dernière page pour avoir les meilleures analyses et se rassurer un peu, essayer de décrypter les secrets cachés entre les lignes à cause de la censure et démasquer les mensonges de la partie d’échecs qui se joue sous ses yeux avec la Belgique, l’Angleterre et l’Allemagne. Georges se dit que les dirigeants ne peuvent pas vouloir une nouvelle hécatombe, des deux côtés ils ont combattu pendant la Grande Guerre, ont vécu l’effroyable, le carnage innommable, personne sur cette terre ne peut imaginer une seconde que les tueries, les destructions puissent recommencer. Ils ne peuvent pas avoir oublié ? Ou alors, tous ces morts, toute cette misère n’auraient servi à rien ? Il est convaincu, comme ses copains, qu’on assiste en fait à une partie de poker menteur, où chacun bluffe, fait semblant d’être déterminé, affirmant être prêt à aller jusqu’à l’apocalypse, mais qu’au dernier moment ils s’arrêteront et signeront un traité. Un autre.

 

Extrait page 121

Aucune discussion n’est possible, Irène est intraitable, l’école est obligatoire jusqu’à quatorze ans, c’est suffisant ! Tu iras travailler, comme tout le monde. Viviane insiste jusqu’à la limite de la rupture. Irène a fait les comptes, elle préfère perdre l’allocation départementale et récupérer les 200 francs de salaire qu’Arlène peut obtenir comme apprentie. Avec cet apport, elle s’en sortira, le temps qu’Odette puisse travailler à son tour. Dix fois, vingt fois, Arlène revient à la charge. Irène reste de marbre, Tout ce que tu pourras dire ne servira à rien. Tu entreras aux Grands Magasins à la rentrée prochaine, j’ignore qui t’a mis cette idée en tête de faire des études, mais ce n’est pas possible pour nous, ma fille. Nous, on doit être contentes d’avoir une bonne place et de la garder. Si ton père était présent, il dirait comme moi. Lui, il a commencé à travailler à douze ans !

Arlène est désespérée, elle a la conviction que sa vie sera irrémédiablement gâchée, comme si elle allait être enterrée vivante, chaque jour sera une pelletée de terre qui la recouvrira et l’étouffera, sans qu’elle soit capable de faire quoi que ce soit pour l’empêcher.

 

Extrait page 124

Pour les adolescentes de cette époque, l’avenir est sombre. Ce que les enfants entendent de leurs parents, de leurs voisins, de leurs camarades, est effrayant. La radio, les journaux, les affiches dans la rue, tout n’est que menace et danger mortel. Mais le pire, ce sont les silences, quand les adultes parlent entre eux d’Untel qui a disparu, d’un autre qui a été dénoncé et… et se taisent soudain en se faisant des signes de tête lorsque Arlène rentre dans la pièce. Personne autour d’elle ne peut prédire si cette guerre finira un jour et de quoi demain sera fait, le plus probable est d’être tué par les Allemands, les Américains ou les Russes ou d’être interné par les uns ou par les autres, fusillé pour on ne sait trop quoi, une parole, ou un geste malencontreux, ou parce qu’on a tiré le mauvais numéro. La seule vérité, c’est qu’on est entourés d’ennemis prêts à tout zigouiller.

 

Extrait page 131

Et au milieu de la panique, elle relit Poincaré, encore et encore, découvre des subtilités qu’elle n’avait pas vues, ce qui paraissait confus s’éclaircit, elle établit des liens entre les raisonnements, fait des déductions et aboutit à la conclusion que les mathématiques ne sont pas seulement une science exacte mais la représentation du monde qui nous entoure, pour ne pas dire une philosophie de l’existence, présentant de surcroît l’immense avantage de ne prêter à aucune confusion, à aucune interprétation, à aucune discussion vaseuse, elle découvre un univers précis, sans ambiguïtés, sans arrière-pensées ni incertitudes, ce qui permet d’avancer sans se tromper, d’être totalement honnête avec soi-même et les autres. A cet instant précis, Arlène se dit, C’est dans cette voie que je dois aller. Et elle se demande quel métier le lui permettra.

 

Extrait page 155

On a vu qu’il n’y a pas beaucoup de filles admises à Marcelin-Berthelot, une pour douze élèves environ, qu’on jauge de loin avec un flair de maquignon parisien, Franchement, elles sont pas terribles. Mais les impétrantes sur leurs gardes ont déjà fait l’objet d’une sélection implacable, ce sont les meilleures qui débarquent sur cette terra incognita, les plus endurcies, les plus déterminées, elles trustent les premières places, sans se vanter, sans avoir l’air de faire d’efforts, comme si finalement les filles étaient plus fortes et que l’ordre ancien était en tain de s’écrouler sous les yeux des héritiers sans qu’ils soient capables de la moindre réaction devant cette menace, tétanisés par cette adversité qui renvoie les garçons à leurs jeux virils, à leurs blagues salaces qui laissent les filles de marbre. Très vite, dans cette classe de seconde, il y a Arlène et les autres. Elle devant, et ses condisciples qui considèrent cette brunette impassible sortie de nulle part comme une fatalité, un combat perdu d’avance, les professeurs sont unanimes : elle ira loin cette gamine.

 

Extrait page 170

…l’enseignante s’adresse à Arlène, Mademoiselle, vous êtes la seule fille de cette classe, que voulez-vous faire plus tard ? Arlène hésite, relève sa mèche, J’aimerais travailler dans l’industrie, l’aéronautique me plairait bien mais aucune école d’ingénieurs n’est ouverte aux femmes et c’est difficile d’obtenir des informations.

A la fin du cours, Arlène rejoint Daniel, attend qu’ils soient seuls, Je ne savais pas que tu voulais entrer dans l’armée.

-          Toi, tu ne m’avais jamais dit que tu rêvais de devenir ingénieur.

-          Ce n’est pas un métier d’être soldat, de risquer sa peau sans arrêt, on ne peut pas vivre avec cette menace sur la tête. Ce doit être horrible pour les autres.

-          Au contraire, c’est une chance de vivre pour quelque chose de plus grand que soi et d’avoir l’honneur de servir son pays.

-          Moi, je ne supporterais pas un homme qui préfère mourir pour son pays que vivre pour sa famille.

-          Nous sommes faits pour nous entendre, je pense que femme ingénieur est un oxymore.

Le problème avec Daniel, c’est qu’il n’a pas l’air sérieux, il sourit, il subsiste toujours un doute sur ses convictions, c’est un garçon difficile à cerner. Arlène n’arrive pas à déterminer s’il est réactionnaire ou s’il essaye de la provoquer ou de blaguer, elle voudrait discuter avec lui mais impossible de savoir ce qu’il pense, il a déjà tourné les talons.

 

Extrait page 176

Son problème, c’est Arlène, qui le devance partout, qui lui a pris sa place de premier dans les matières qui comptent vraiment, qui lève la main pour répondre aux questions empoisonnées, se propose au tableau pour résoudre une équation insoluble, qui reçoit les félicitations du professeur et que celui-ci cite en exemple aux autres élèves. Il ne supporte pas qu’Arlène trouve tous les problèmes fastoches et que l’on soutienne qu’elle ira loin, lui il sait qu’elle n’ira nulle part car les études scientifiques ont de tout temps été un apanage réservé comme la chasse ou la guerre, il n’y a aucune raison que ça change, cela s’explique par la nature profonde de l’homme et de la femme et il n’est ni possible, ni souhaitable, de vouloir bouleverser l’ordre des choses. Si elle avait été littéraire, leurs relations auraient pu être différentes, mais il n’y a rien à entrevoir avec une personne qui a subtilisé la place qui aurait dû lui revenir.

 


Extrait page 183

Un samedi, Jeanne insiste tellement pour que son fils les accompagne pour une promenade familiale sur le sentier des douaniers qu’il finit par accepter. C’est la première fois qu’il retourne à la pointe du Nick, l’endroit où il s’est jeté à l’eau en espérant disparaître. Sept ans déjà. Thomas attend cette confrontation avec son passé avec appréhension mais, face à la côte découpée, aux rochers sur lesquels il s’est fracassé, il reste de marbre, comme si c’était un étranger qui avait voulu se noyer ce jour-là. J’ai grandi, pense-t-il, qu’est-ce qu’on peut être bête quand on est jeune.

 

Extrait page 188

A la mi-avril, devant un café au lait fumant, Thomas lance à Arlène, Tu as vu ?  Tu dois être contente, depuis hier les femmes sont autorisées à devenir magistrats.

-          Heureusement, mais il y a encore tellement d’inégalités que c’en est désespérant.

-          Il ne faut pas exagérer, dit Daniel, les choses s’améliorent progressivement, on ne peut pas réparer toutes les erreurs du monde d’un claquement de doigts, elles sont inhérentes à la vie.

-          Raison de plus pour essayer d’améliorer notre destin sur cette terre, dit Arlène. Admettre cette fatalité, c’est être de droite, lutter contre ces injustices, c’est être de gauche.

-          Ah, mais je n’ai jamais dit que j’étais contre le changement, au contraire, je suis favorable à une évolution, mais d’une façon raisonnable.

Cette discussion, comme les précédentes et celles qui suivront, ne sert pas à grand-chose sinon à montrer le fossé qui sépare leurs visions du monde. Le silence s’installe, pesant, Daniel commande trois autres cafés au lait.

 

Extrait page 176

Arlène lui trouve un petit air de ressemblance avec Lindbergh, avec ses yeux bruns, une mèche ondulée qui tombe sur le côté et une voix grave un peu lente et insolite pour un jeune homme à peine plus vieux qu’elle. Il lui parle comme s’il l’avait toujours connue, Tu vois, pou moi, ce qui est important, c’est d’être fidèle à ses convictions, c’est quand on se renie que les choses vont mal, on ne peut pas à la fois vouloir la paix et fabriquer des armes, répéter « Plus jamais ça » et recommencer les mêmes erreurs qui nous ont conduits à la catastrophe.

 

Extrait page 290

Sur les quarante-huit offres d’emploi qu’elle avait sélectionnées, qui recherchaient un ingénieur débutant ou un adjoint diplômé, Arlène n’a obtenu qu’un seul entretien d’embauche qui n’a pas été fructueux, et seules vingt-deux entreprises ont pris la peine de lui adresser une lettre de refus, les autres n’ont pas daigné lui confirmer qu’elle n’avait pas le profil. Mais Arlène refuse de renoncer, escompte recevoir encore quelques réponses favorables. Au moins une. Elle s’est promis d’attendre jusqu’à la fin août dernière limite. Quand elle évoque cette attente interminable, ces réponses qui ne viennent pas, Pierre lève les yeux au ciel, Tu as tort de persévérer dans une voie qui est une impasse. Il n’y a pas de femmes ingénieurs parce qu’elles ne pourraient pas se faire obéir sur un chantier ou dans une usine, les hommes et les femmes ne sont pas pareils, faut l’accepter, on n’y peut rien si ce sont les femmes qui mettent les enfants au monde et les élèvent, c’est comme ça dans la nature, c’est bien que les femmes travaillent, mais il y a des tas de métiers qui ne sont pas faits pour vous, si tu voulais tu pourrais être professeur, tu gagnerais bien ta vie, tu aurais toutes les vacances, on pourrait penser à l’avenir.

-          Avec ce genre de raisonnement, on vivrait toujours en royauté, tu bosserais quarante-huit heures par semaine comme tes parents, sans congés payés, ni retraite, ni sécu. Il y a un moment où il faut renverser la table, dire que cela suffit, sinon rien ne changera jamais, on gardera le droit de faire des enfants et de se taire. On peut espérer une autre vie, non ?


Extrait page 331

-          Il n’y a rien du tout. Pas là où je vis. Je ne veux pas d’un enfant, pas maintenant. Je ne peux pas tout gâcher pour un bébé qui vient trop tôt. Connais-tu quelqu’un qui pourrait m’aider ?

-          Je ne connais personne ! Et même si je connaissais, je ne suis pas d’accord pour le faire passer. Comment j’ai fait, moi ? J’avais vingt-trois ans quand tu es arrivée, et avec ton père la vie n’était pas facile, crois-moi, il n’était jamais là, il courait à droite et à gauche. Où tu serais si j’avais réagi comme toi ? Hein ? Et tes sœurs ? Vous seriez où aujourd’hui si je n’avais pensé qu’à moi ? Les enfants, c’est une bénédiction, ils viennent quand ils veulent et quand ils sont là, on se débrouille. C’est la vie qui est comme ça. Oui, il y a des moments difficiles, des nuits sans sommeil, les pleurs, le manque d’argent, la fin d’une certaine liberté, mais il y a aussi les bons moments, les rires, la tendresse, ces regards de confiance qui valent tout l’or du monde.

-          Je ne te demande pas de me faire la morale, mais de me soutenir.

-          Je ne peux rien faire pour toi, à part t’aider quand le bébé sera là.

 

Extrait page 352

-          Cela veut dire quoi, concrètement ?

-          Cela veut dire que tu dois faire un choix. Tu quittes l’armée, on vit ensemble, ou tu restes militaire et on se sépare, j’élèverai cet enfant seule, tu pourras le voir quand tu voudras mais nous aurons des vies séparées, j’ai l’air forte en te parlant, mais en vérité, je tremble, j’ai la trouille, parce que je sais à quel point ta carrière est importante pour toi, je suis désespérée de devoir briser ce rêve, mais l’autre vérité, c’est que tu es l’homme de ma vie, que je t’aime comme tu n’as aucune idée et comme je n’aimerai personne, je suis incroyablement heureuse de porter ton enfant et je ne désire qu’une seule chose, c’est que nous restions unis jusqu’à la fin de nos jours.

-          C’est un peu brutal, tu ne crois pas ?

-          C’est vrai, mais beaucoup moins que le jour où on m’enverra un télégramme pour m’annoncer que tu es mort glorieusement au combat.

Daniel se demande quel nom donner à ce défi : une rupture, un chantage, un marché, un ultimatum ? Il se fiche un peu du terme car il connaît déjà sa réponse. Sans l’ombre d’un doute ou d’une hésitation. Pour lui, c’est une certitude absolue mais il peut attendre pour l’annoncer à Marie... Faut que je réfléchisse.

 

Extrait page 357

Un soir où l’équipe teste le système de réglage des barres de cadmium plongées dans l’eau lourde quand la pile est à l’arrêt et qu’Arlène est chargée de contrôler le servomoteur d’origine américaine qui permet d’obtenir une précision d’immersion au demi-millimètre près, elle constate, en se retournant, qu’Horowitz la fixe d’un œil noir, il s’approche d’elle, Suivez-moi ! Elle le suit dans son bureau, il ferme la porte derrière elle, Vous comptiez me le dire quand ? ... Hein ? Vous croyez que je suis aveugle ? Arlène, tétanisée, n’arrive pas à s’exprimer, Je suis désolée, mais…

-          C’est pour quand ?

-          Vers la mi-août.

-          Quel gâchis ! Vous auriez pu faire une belle carrière…Vous partez quand ?

-          Je… je ne sais pas…quand vous voudrez.

-          Fin juillet, je pense que vous aurez fini l’examen des qualités résiduelles des combustibles usagés. Cela vous convient ? Arlène acquiesce d’un signe de tête, Et après, vous allez faire quoi ? Vous occuper de votre enfant, je présume ?

-          Oui, et il va falloir que je me trouve un travail, je vais peut-être passer l’agreg pour bosser dans un lycée.

-          Ben alors, pourquoi vous ne restez pas ? J’ai besoin de vous, moi.


Extrait page 474

Et la vie du camp reprend comme si rien ne s’était passé.

L’enquête rapide diligentée sur-le-champ permet d’établir qu’une étroite galerie s’ouvrant dans la chambre de tir, à proximité immédiate de la bombe, a été creusée pour permettre des mesures neutroniques. Par erreur ou par négligence, elle n’a pas été comblée et son vide a annihilé l’effet d’enclume normalement attendu au moment de l’explosion. L’onde de choc non amortie s’est engouffrée avec toute sa puissance dans la galerie principale dont tous les bouchons ont sauté et s’est formé, en sortant, le nuage atomique qui s’est déployé…

On estime que dix à quinze pour cent de la radioactivité de cette bombe, qui était, rappelons-le, équivalente à deux fois celle d’Hiroshima, se sont échappés. Ce sera la seule enquête ouverte sur cette catastrophe dont les conclusions n’ont jamais été rendues publiques et qui a irradié neuf cents personnes au moins. Ce désastre a été nié pendant quarante ans par l’Etat et par l’armée qui l’a classifié secret défense. Et personne ne parle des populations de l’Afrique subsaharienne.

 

Extrait page 569

Arlène finit sa coupe de champagne, elle a trop bu, la tête lui tourne, Daniel parle avec ses mains, elle a les joues brûlantes et n’entend qu’un bruit de fond, se dit qu’elle arrive à un moment crucial où elle va prendre la décision la plus importante de sa vie, Voilà, le train fonce dans la nuit sans s’arrêter et ne prend plus de voyageurs. Je suis à la grande bifurcation. Ce serait tellement plus facile si on pouvait mettre les éléments du choix en équation, leur affecter un coefficient en fonction de leur importance, introduire un peu de rationalité dans la prise de décision, surtout écarter les miasmes du passé, les empêcher de déterminer notre futur et arriver à élaborer une théorie du choix qui aboutirait à un résultat incontestable, bref, ne pas se tromper et gagner à tous les coups. On ne peut pas toujours réfléchir, soupeser le pour et le contre, attendre, réfléchir encore, soupeser le pour et le contre, attendre, réfléchir encore, changer d’avis, remettre la décision au lendemain, au jour suivant, demander leur avis à des gens de confiance, la réalité c’est qu’à un moment il faut se lancer dans le vide et espérer que le parachute s’ouvrira.

 

 

 

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