Toutes les nuances de la nuit - Chris Whitaker


Comment présenter ce livre ? Pour moi, c’est un OLNI, Objet Littéraire Non Identifiable. Il m’a été prêté et recommandé par une amie qui ne m’a rien dit d’autre que « c’est un pavé, mais lis-le, ça va te plaire ! ». Une fois de plus, elle a eu raison, et je comprends pourquoi elle ne m’en a pas parlé plus car c’est un récit difficile à présenter, au risque de le réduire à une « simple » quête. C’est bien plus que ça, c’est foisonnant, surprenant, tour à tour poétique ou rude, plein de rebondissements, original : les personnages sont forts, mais surtout la construction du roman est complexe, mais parfaitement maîtrisée ! Au fil du récit, de nombreux thèmes sont abordés : l’adolescence, bien sûr tout au long du livre, l’amitié, les enlèvements et agressions, l’engagement, l’éducation, l’expression artistique. Par certains aspects, Patch, le personnage principal, et l’ambiance de cette petite ville d’Amérique profonde m’ont un peu rappelé l’atmosphère des romans de John Irving.
Pour le présenter un peu quand même, Patch part dans la vie avec pas mal de handicaps : borgne de naissance, mère dépressive et défaillante, livré à lui-même, pauvreté, père décédé… Passionné par les pirates, il s’invente une vie d’aventures…
1975, dans la petite ville Monta Clare du Missouri, Misty, une jeune fille de bonne famille se fait agresser et Patch intervient pour la protéger : elle réussit à s’enfuir, alors que Patch disparaît, ne laissant que son tee-shirt taché de sang comme indice aux policiers.
L’enquête s’enlise rapidement et seule, Saint, la seule amie de Patch s’obstine à chercher, à recouper les maigres indices…pendant presque un an ! Sa ténacité finira par payer : Patch est retrouvé : il a passé tout ce temps enfermé dans le noir total, perdant tous ses repères et la notion du temps.
A son retour, il raconte avoir partagé son enfermement avec Grace une jeune fille qui aurait passé son temps à lui raconter de merveilleuses histoires qui le fascinent, en lui parlant de livres qu’elle a lus, de spectacles qu’elle a vus, de paysages magnifiques aux quatre coins du pays.
Patch n’aura de cesse de la retrouver, même si lui-même en vient à douter de son existence réelle. Il confie tout ce qu’elle lui a raconté à Saint, la seule à le soutenir et à l’aider. Cette quête va s’étendre sur plus de trente ans, guider toute la vie de Patch et les décisions de Saint…et bien plus encore ! A vous de lire pour découvrir comment l’auteur nous emmène dans toutes les nuances de la noirceur humaine, mais aussi dans la lumière de l’amitié fidèle, de la puissance de l’expression artistique et de l’humanité de ses personnages.
Extrait page 50
Misty Meyer portait une robe bleu marine impeccable et des chaussures plates, et elle n’était pas maquillée.Elles s’assirent côte à côte sur un muret de pierres sèches.« Tu es l’amie du pirate. »Saint acquiesça, et elle ressentit une pointe de fierté à l’idée que Misty le sache.« Tous les hivers, les gens disent que Monta Clare est presque trop belle. Ça rend le crime encore plus grave, non ? Parce que c’est arrivé ici. J’ai l’impression qu’aucun d’entre nous ne s’attendait à ce que le monde extérieur s’introduise dans notre ville », poursuivit Misty.Saint se demanda comment sa camarade pouvait être si posée, si complète à un âge où elle aurait dû être une juxtaposition de pièces mal assorties et pétries de contradictions.
Extrait page 71
Elle marcha jusqu’à la forêt et essaya de se détendre, de ne pas chercher sur la toile blanche des réponses erronées, de profiter du soleil haut dans le ciel qui dissipait un peu la rigueur de l’hiver et faisait couler le givre le long des pins.Elle trouva Misty en train de contempler l’eau, assise sur le sol dur.« La vie continue comme avant », dit Misty.Saint regarda un bécasseau tester la surface du lac, puis s’envoler haut et loin.« Tu crois qu’il est mort ? » demanda Misty, les mains enfoncées dans les poches, les traits creusés par l’inquiétude.Saint savait qu’il n’y avait pas toujours un instant précis où les enfants devenaient adultes. Pour les plus chanceux d’entre eux, il s’agissait d’une acceptation longue et laborieuse de leurs nouvelles responsabilités et opportunités. Mais pour elle, et pour Misty, la transformation avait été brutale, presque fatale.
Extrait page 75
Il existe un endroit où les abeilles font du miel violet. »Il l’écouta soudain avec intérêt.« Sur la plaine côtière de la Caroline du Nord. Dans les dunes. Personne ne sait exactement pourquoi elles font ça. Mais le miel est vraiment violet. Il brille. C’est une preuve, Patch. Une preuve qu’il existe des choses magiques dans ce monde, qui t’attendent. »Il passa son bras sur son œil encore embué de larmes.« Jure-le.– Je le jure devant Dieu.– On pourra y aller un jour ? Là où les abeilles font du miel violet ? »Saint hocha vigoureusement la tête.« Bien sûr. Ce sera notre endroit.– Où on pourra se cacher du monde.– On n’aura même pas besoin de se cacher. Parce qu’on sera de nouvelles personnes là-bas. On repartira de zéro. Je ne serai plus la fille que personne ne voit. Et toi, tu n’auras pas vraiment besoin de changer. Parce que pour moi, tu es parfait. Même avec un œil en moins. Tu es le garçon qui… »Il l’embrassa.Leur premier baiser à tous les deux.Le lendemain, à l’école, Chuck Bradley prit le lance-pierre dans le sac de Saint, le cassa en deux, et la poussa au sol.Patch se campa devant l’adolescent bien plus grand que lui, brandit son petit poing serré, et frappa. C’était toujours lui qui frappait le premier. Les amis de Chuck se jetèrent sur lui pour le rouer de coups, et continuèrent de frapper bien après que Patch eut capitulé.« C’était stupide », dit Saint.Elle l’aida à se relever et tamponna sa lèvre ensanglantée avec un mouchoir.« Tu es tout ce que j’ai », répondit-il.Et elle pensa : Je suis tout ce dont tu as besoin.
Extrait page 90
Si tu as un jour l’occasion de faire sourire quelqu’un, ou, mieux encore, de le faire rire, saisis-la. Chaque fois, dit Norma.– Même si c’est à mes dépens ?– Surtout si c’est à tes dépens.– Je resterai attachée à lui pour toujours. »Norma sourit, comme si elle savait que l’éternité d’un enfant ne représentait jamais qu’un temps très court. Comme si elle pensait qu’il n’en serait pas toujours ainsi. Comme si elle sous-estimait grandement sa petite-fille.
Extrait page 104
A ce moment-là, Saint aurait tout donné pour entendre un moteur de voiture, peut-être même des sirènes, n’importe quel bruit qui lui indiquerait qu’elle n’était pas seule en compagnie de ce géant au fin fond d’une forêt du Missouri, avec le revolver de son grand-père pour toute protection.Elle tourna la tête pour regarder une dernière fois derrière elle, puis le suivit à l’intérieur de la grange.La lumière était rouge et tamisée. Les coins de la pièce se perdaient dans les ombres, un labyrinthe de tables et de machines et le faible gémissement d’un générateur. L’odeur lui brûlait le fond de la gorge.Elle comprit alors qu’elle avait des ennuis.Pas le genre d’ennuis que s’attirent les gamins de son âge, qui font hausser le ton aux enseignants et que sa grand-mère pourrait pardonner. Non, c’était le genre d’ennuis qui font la une des journaux et des bulletins d’informations.Le genre d’ennuis dont personne ne sort indemne.
Extrait page 147
Elle rit à nouveau, un son délicieux à l’oreille de Patch.« Je leur dirais qu’ils sont en présence d’un pirate et qu’ils feraient bien de nous traiter avec un peu plus de respect s’ils ne veulent pas qu’il les découpe avec son épée.– Coutelas.– D’accord, avec son putain de coutelas. »Il aimait l’entendre jurer. Ça sonnait faux. Comme des gros mots dans la bouche d’une nonne ou d’un enseignant.Il toussa et sentit le goût du sang sur sa langue, mais il le garda pour lui, car il avait des choses plus importantes à dire.« J’étais perdu avant.
– Tu es toujours perdu, Patch.
– À deux, on est moins perdu que tout seul."
Extrait page 170
Elle se taisait à peine pour reprendre son souffle, mais lorsqu’elle le faisait, Saint remarquait sa démarche. Elle était plus calme en quelque sorte, plus silencieuse. Son menton était un peu plus bas, son esprit à mille lieues d’elle et des bêtises qu’elle racontait.Il ne souriait plus.Le lendemain de son retour chez lui, Saint avait enfourché son vélo et roulé jusqu’à la bibliothèque pour emprunter un livre sur les traumatismes et les troubles psychologiques. Elle savait donc qu’il valait mieux ne pas l’interroger, qu’il souffrait sans doute de cauchemars, de flash-back, peut-être même de symptômes physiques. Qu’il devait éprouver de la colère, et de la honte. Elle avait passé la nuit à lire. Elle était prête à faire face à tous ses besoins.« Il faut que je vole une voiture », dit-il.
Extrait page 202
Il laissa tomber sa tête entre ses doigts et s’y enfouit si totalement qu’elle tendit la main vers lui, mais ne put se résoudre à la poser sur lui. Alors elle la laissa planer juste au-dessus, et sentit la chaleur de son désespoir. Elle voulait le voir lui sourire à nouveau. Elle en avait besoin.Saint comprit alors qu’elle avait des ennuis.
Extrait page 251
Patch laissa Misty bien au chaud dans sa Mercedes et retrouva une femme nommée Carol Birch, dont la fille avait disparu quatre ans plus tôt. Il avait trouvé ses coordonnées en parcourant les pages du Marion County Herald, et ils avaient échangé quelques lettres. Emmitouflés dans leurs manteaux d’hiver, ils marchèrent dans les rues glacées qui bordaient Nine Fork Canal. Ils observèrent deux cygnes qui flottaient gracieusement sur l’eau froide pendant que Carol lui parlait de sa fille. Elle s’appelait Melinda, et rien de ce qu’elle lui dit ne lui permit de savoir s’il s’agissait ou non de Grace. Carol semblait porter en elle une sourde appréhension, comme si elle avait passé les quatre dernières années à attendre que l’on frappe à sa porte pour lui annoncer le pire. Patch se demandait si l’espoir n’était pas en soi une forme de punition, parfois plus cruelle que la certitude, le long chemin vers la guérison.
Extrait page 297
Il y a tant d’affaires, tant de personnes qui commettent des actes terribles. Ils sont un million de fois plus nombreux que nous. Et encore, c’est en supposant que nous sommes des gens bien. Quand on donne à quelqu’un une plaque et une arme, on ne peut jamais être sûr qu’il a le sens moral qui lui permettra d’en faire bon usage. Les gens portent des masques, Saint. Un costume-cravate, une blouse blanche. Ce ne sont que des vêtements.
Extrait page 325
Mais je pense que l’univers a un plan pour chacun d’entre nous, et que Jimmy Walters fait partie du tien.– Comment savoir si je l’aime ?– Dans un mariage qui dure une vie entière, l’amour n’est qu’un visiteur. C’est le respect et la bienveillance qui en sont les véritables fondations. Pour être honnête, je pense que tu devrais l’épouser.– Jimmy est un homme bon, dit Saint en déglutissant, les yeux embués de larmes. Mais ce n’est pas…– Je sais.
Extrait page 373
Je suis trop vieille pour manger de la glace.– Je me fais du souci pour toi.– Je porte une arme, mamie.– Je m’inquiète de ce que Jimmy est en train de devenir. L’ego masculin est…– Fragile.– Une affliction. Ils savent comment trouver la bonté en eux, la décence et le respect, mais parfois, ils perdent le nord.– L’amour n’est qu’un visiteur.
Extrait page 385
« Que dois-je faire ? demanda-t-elle.– Quelque chose qui ait du sens. Ou assure-toi simplement de donner du sens à tout ce que tu fais.
Extrait page 438
La ville s’appelait Breckenridge, et Saint se tenait face à une vieille cabane à l’ombre des montagnes du Tenmile Range, devant lesquelles les flics du comté de Summit montaient la garde. Il régnait un de ces silences de pierre qui n’accompagnent que la mort d’un enfant.C’était elle qu’ils attendaient. La scène avait été préservée par dix agents en uniforme qui avaient bouclé toutes les routes à proximité, ainsi que le bois derrière la cabane.
Extrait page 475
Ce matin-là, il était entré dans le cabinet d’avocats Jasper & Coates. Les deux hommes aux cheveux désormais poivre et sel avaient fait fortune, comme l’attestaient leurs élégants costumes bleu marine, leurs boutons de manchettes et leurs montres en or. Patch, qui ne savait pas très bien pourquoi il avait été convoqué, s’était assis à côté de Mme Meyer, qui avait pris sa main dans un de ces gestes de compassion inattendus qui ne peuvent naître que d’une tragédie. Les jours passés lui avaient arraché quelque chose de vital et elle était anéantie, brisée comme une femme qui a survécu à son enfant.
Extrait page 492
– Je sais que tu as sauvé la vie de ma mère. C’est une bonne action, n’est-ce pas ?– Je ne sais pas.– Pourquoi tu ne sais pas ?– Parce que je n’ai pas choisi de le faire. Si j’avais réfléchi aux options qui s’offraient à moi et décidé d’y aller, pour l’aider… on pourrait peut-être dire que c’était courageux. Mais si c’était juste un réflexe, une réaction instinctive, peut-on être sûr de l’intention ?
Extrait page 570
Elle leva les yeux vers elle et vit les larmes qui coulaient sur ses joues. Elle ne fit pas l’erreur d’essayer de la consoler.« Ce que tu as dit tout à l’heure… », commença Charlotte.Saint rejouerait ce moment dans son esprit et s’interrogerait sur la manière dont le destin tissait ses fils. Elle se demanderait s’il existait un réseau universel où chaque décision découlait d’un événement aussi mineur que le battement d’ailes d’un papillon, suivant un schéma créé dans une autre vie.Et si cela aurait changé quelque chose pour eux.




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