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Cézembre - Hélène Gestern

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deslivresetmoi72
4 oct.
16 min de lecture

Magnifique roman que je suis triste d’avoir terminé ! Je vais m’empresser de lire d’autres livres de cette autrice que je ne connaissais pas. Merci à ma librairie préférée (La Galerne au Havre) d’avoir mis ce roman en avant ! Quelle histoire…et surtout quel style, quel plaisir de lecture !

J’aime que les romans intègrent une part d’histoire ( la Grande !) dans le récit et c’est le cas ici.  Yann est d’ailleurs professeur d’histoire à la Sorbonne, mais, déprimé après un divorce qu’il a du mal à accepter, , il quitte Paris et s’installe à Saint-Malo avec l’intention d’écrire un livre sur la Piraterie…  Mais une fois installé dans la maison de son enfance, il trouve dans le bureau de son père, décédé deux ans auparavant, un ensemble de cahiers de comptes et notes écrits par Octave de Kerambrun, son arrière-grand-père paternel. Ce dernier est le fondateur de l’entreprise familiale : une compagnie maritime qui a développé les premières navettes de passagers au départ de Saint-Malo vers les îles anglo-normandes.

Yann, qui a eu une relation compliquée (euphémisme !) avec son père, plonge dans les archives familiales dans l’espoir de comprendre ce qui a rendu son père Charles si dur avec ses fils. Il découvre aussi les épreuves traversées par ses aïeux, leurs sentiments, leurs drames, leurs secrets… C’est une véritable enquête qui tient en haleine et dans laquelle les lieux jouent un grand rôle : ainsi, j’ai le sentiment que la maison, la ville de Saint-Malo et l’île de Cézembre visible du bureau où Yann mène ses recherches sont quasiment des personnages à part entière du roman, d’où le titre !

Le roman est dense, mêlant histoire de la famille et présent. Yann renoue avec des membres de la famille, retrouve ses racines et, en démêlant les fils d’un passé lointain, comprend comment chaque génération s’est construite sur les secrets de la précédente. En parallèle, il reprend pied dans sa vie, tente de ne pas reproduire les erreurs de son père avec son propre fils pour préserver une relation fragilisée.

L’écriture est sublime, précise et poétique sans être emphatique…le lecteur est porté par le rythme des phrases, le style est élégant sans être pompeux. L’autrice excelle autant à trouver les mots justes pour parler des sentiments des personnages que pour décrire les paysages maritimes de Saint-Malo et les humeurs de la mer. Un ravissement pour moi.


Extrait page 15 (début du roman)

La mer se retire, après avoir secoué la nuit de son ressac. Pendant des heures, elle a lancé une vague après l’autre contre la digue, fait mousser ses bouillons et trembler la pierre. Elle a déposé en partant ses algues, ses coquillages, ses fragments de plastique, ses bouts de bois. Elle a raconté son éternelle histoire aux éternels insomniaques, pendant que les dormeurs se laissaient bercer pas sa cadence familière, quand bien même les sifflements du vent et la puissance des masses d’eau qui ravinaient le sable ébranlaient le Sillon sur toute son étendue. La mer a joué à l’archéologue et à l’explorateur, elle a absous la plage des stigmates de ceux qui l’avaient foulée, effacé leurs traces – chaussures de sport, pieds d’enfant, pattes de chien- pour en inventer d’autres, plus fondamentales : nappes lisses, vallons de gravier fin, cartographie mystérieuse de ruisseaux, d’ondes et de plis que l’œil s’épuise à parcourir. Elle a par endroits mêlé les algues, les galets, à la douceur élastique du sable ; elle a redessiné les flaques et fabriqué des miroirs d’eau, pour reconfigurer un paysage à jamais semblable et toujours différent.

Et maintenant, au creux du jour naissant, vous la voyez reculer, comme si son remuement et sa fureur nocturnes n’avaient jamais eu lieu. Seul, assis sur la digue dont la pierre froide traverse le tissu de votre jean, vous contemplez les œuvres descendantes de la marée. L4air est frais, vif, il dépose du sel dans vos cheveux et des embruns sur votre peau, il pénètre dans vos poumons, vous enveloppe dans son odeur d’algue, d’iode et de ferment aqueux. Il vous nettoie, vous rugine, dissout vos scories, innerve vos cellules, les saturant d’oxygène et de sel.

Et vous, pendant ce temps, vous observez le spectacle, fasciné. Inoffensive, la crête des vagues qui recule, luisant dans les bandes de lumière pâle de l’aube. Emouvante, la ligne d’horizon nimbée de brume, de vapeur, qui hésite entre l’azur, le gris et l’opaline et ne se décide pour aucun, comme si la mer était tout simplement en train de fondre dans le ciel, ou l’inverse.

 

Extrait page 34

J’en avais eu assez, tout à coup : de Paris, de l’agressivité, de la marée noire des mails, des commentaires comminatoires des relecteurs d’articles, des dossiers à remplir. La folie néolibérale avait gagné l’université comme une gangrène et la vie professionnelle était devenue un steeple-chase, une suite d’obstacles à franchir à toute vitesse, avant que s’en lèvent de nouveaux, toujours plus hauts, toujours plus redoutables.

De temps à autre, l’un de nous tombait au front : burn-out, dépression, cancer. C’est ce qui était arrivé à la directrice de mon département, Mélanie, qui par miracle s’en était sortie.

Moi, j’avais porté ma part du fardeau : les cours dont personne ne voulait, quatre livres et cent cinquante articles, dont je préférais ne pas me demander combien de gens les avaient lus. J’avais surtout dû abattre tellement de travail administratif que le seul projet qui me tenait à cœur, une somme sur le commerce maritime et la piraterie en Méditerranée au premier siècle avant J.C, était en panne. J’étais parvenu à rédiger en tout et pour tout deux chapitres en quatre ans, un rythme tellement dérisoire que j’étais au bord de renoncer.

Au vrai, depuis mon divorce et le départ de mon fils pour l’Allemagne, la totalité de ma vie était comme mon livre : dans l’impasse.

 

Extrait page 42

En vérité, c’est la mer qui me retient dans ce bureau, bien plus que le livre à écrire. Elle agit sur moi comme un aimant. Je ne sais qui a imaginé la disposition du lieu, mais il a fait preuve d’une belle audace architecturale. Situé au deuxième étage de la villa, le bureau occupe les deux tiers de la façade avant. La lumière y entre par deux oriels dans lesquels l’horizon s’encadre à l’infini. Depuis ce promontoire, le regard a toute latitude pour balayer le rivage depuis la flèche de la cathédrale Saint-Vincent jusqu’à la pointe de la Varde. Et, droit devant, Cézembre. 

La belle, l’énigmatique Cézembre, celle où il a été interdit de poser le pied pendant soixante-treize ans.

Avec ses deux mamelons pierreux et la tache claire de sa plage, l’île est le dernier obstacle que la roche oppose à l’eau ; ensuite, c’est le grand abouchement de la mer avec l’immensité. J’ai toujours nourri pour ce caillou une fascination d’enfance, au point de l’observer, parfois, à la jumelle. Sa silhouette aride et mystérieuse me fait penser aux romans de Jules Verne. L’attrait que le lieu exerce sur moi, aujourd’hui encore, tient en partie au danger bien réel qui entoure sa légende noire.

 

Extrait page 76

L’énergie que déploie ce jeune homme de vingt-quatre ans m’impressionne. Sa foi indéfectible en la puissance de la mécanique aussi. Sa volonté de vaincre les forces maritimes par la combinaison de l’action des vents et des chaudières frôlerait au demeurant la présomption si elle n’était assortie d’une force de travail peu commune. Octave de Kerambrun est résolument un homme du XXème siècle, fasciné par la technique, le progrès, la vitesse. Il veut créer sa propre usine mécanique, équiper des navires d’un nouveau genre, capables de braver sans risque les mers les plus ingrates.

Il est persuadé – et il écrit à son banquier – que la machine révolutionnera le travail maritime. Elle rendra la mer plus sûre ; grâce à elle, c’en sera fini des veuves de patrons pêcheurs condamnées à la misère, des chômeurs ivres dont on retrouve les corps dans les rades après les rixes nocturnes, des accidents sur des rafiots aux voiles ingouvernables. Les moteurs permettront un meilleur rendement de la pêche et une navigation plus économe en vies humaines.

L’ingénieur n’exclut pas de former ses propres mécaniciens, avec la volonté de leur assurer une rémunération « plus favorable que le revenu d’un ouvrier des chantiers navals ou d’un paysan ». Il veut attirer les plus compétents, leur inculquer des rudiments de physique et de mathématiques, les intéresser, y compris financièrement, aux moteurs qu’ils vont assembler.

Je suis frappé de voir combien, en cette année 1904, les ambitions de ce fils de grands bourgeois malouins revêtent des accents quasi socialistes.

 

Extrait page 90

Elle était grande, beaucoup plus que la distance me l’aurait laissé deviner. Son teint était pâle, ses joues creuses et parsemées d’éphélides. Un front large, des pommettes hautes, un nez droit. Impossible de deviner la couleur des cheveux, emprisonnés sous le bonnet.

Mais ce sont ses yeux qui m’ont arrêté.

Des yeux si étranges que je les ai d’abord crus franchement vairons, avant de comprendre que ses iris, d’un vert liquide qui tirait par endroits sur le bleu, étaient l’un et l’autre marbrés de pigments bruns et or. Mais chacun avait opéré le mélange dans des proportions différentes, créant la dissymétrie qui m’avait frappé. Je connaissais le nom de cette anomalie génétique : l’hétérochromie. Paul m’avait appris qu’elle était fréquente chez certains chats. Mais chez ma coureuse, elle inspirait surtout la pensée que le ciel, la mer et la forêt s’étaient rencontrés dans son regard.

- Vous la prenez ou je la garde ?

La casquette qu’elle me tendait ressemblait à un chiffon informe. J’ai sursauté, prenant conscience que j’étais en train de dévisager celle qui me parlait comme un malotru. J’ai saisi le tissu dégoulinant, balbutié un remerciement.

- Pas de quoi, a rétorqué la femme.

Avant que j’aie pu ajouter quoi que ce soit, elle avait repris sa course, m’adressant un léger signe de la main. J’ai admiré le galbe de ses jambes, prises dans le fuseau noir, sa foulée élastique, la tache décroissante que formait le K-Way turquoise. Si je n’avais tenu à la main une loque de tweed trempée, j’aurais pu croire que notre rencontre avait été un mirage.

 

Extrait page 112

Mes pensées flottaient. Je songeais aux noms qui peuplaient les cahiers d’Octave, silhouettes incertaines qui, à chaque pièce exhumée, s’incarnaient davantage. A mon envie d’interroger leur destinée, après des décennies d’indifférence. A ma certitude diffuse que quelque chose s’était enrayé dans la transmission de la mémoire familiale, à mon besoin de plus en plus impérieux de comprendre quoi, comme si cela pouvait me fournir la clé de mes propres tourments.

Car au vu de ce que je découvrais du génie de mon aïeul, nous aurions dû entendre parler de lui du matin jusqu’au soir. Ou même de Juste, mon grand-père, qui avait relevé la firme de ses ruines après la guerre.

Or cela n’avait pas été le cas.

Pourquoi ces silences, alors que nous passions tous nos étés dans la maison qu’il avait bâtie ? Et pourquoi mon père avait-il coupé les ponts avec certains membres de sa propre famille, lui qui pourtant avait perpétué l’entreprise en lui sacrifiant tout ? Maintenant que j’aurais voulu le découvrir, tous les témoins avaient disparu.


Extrait page 177

De loin en loin, l’ingénieur concède une réflexion plus personnelle : une pensée, une émotion, un doute. Au cours de cette année, un nouveau visage de lui s’esquisse en pointillé : celui d’un homme isolé, entouré d’une femme malade et de deux associés à la probité friable. Il n’a, malgré de bonnes relations avec ses parents, ni frère ni sœur à qui se confier. Il se contente d’aller à confesse chaque semaine et de s’entretenir avec Katell, surtout quand Julia est à Berck.

 

Extrait page 250

Il respire, regarde le ciel. Ce pourrait être une nuit sublime, de celles où l’on n’entend que le vent et le ressac pendant que les étoiles clignotent dans le ciel.

Dans son souvenir, elle restera comme l’un des pires moments qu’il ait vécus. Irréelle dans son horreur.

Pourtant, il ne se sent coupable de rien. Ce qui est arrivé est arrivé. Et lui a réagi comme on lui a appris à le faire durant les tempêtes : balayer les hésitations, parer au plus pressé, sauver ce qui peut l’être et transmuer le plomb en or quand l’occasion en est donnée.

 

Extrait page 274

Et j’ai vu. Vu, respiré, senti la mer d’Iroise, celle sur laquelle Octave de Kérambrun, aussi téméraire fût-il, avait renoncé à naviguer. Malgré le temps clair et le vent modéré, les courants étaient d’une violence terrible ; sans la force mécanique qui propulsait notre esquif et l’expérience de mon navigateur, nous aurions pu être drossés vers les récifs en quelques minutes. Bertrand m’a montré le phare de la Vieille, Tévennec, et surtout Ar-Men, surnommé par ses gardiens successifs « L’Enfer des Enfers ».

Secoué comme un prunier, grisé par le vent et les vagues, j’ai ressenti une joie quasi organique : celle d’être vivant, de pouvoir me tenir ici, fragile au milieu des remous, tentant de dérober, avec mon appareil photo, les fragments d’une beauté d’une sauvagerie primitive. Ce lieu où bouillonnait une eau turbide, une soupe du diable, ce chaudron de vents contraires et de houle me ramenait aux réflexions d’Octave et aux miennes, quand j’observais la digue au bord du Sillon. Ici l’homme avait enfin compris la leçon : renonçant à enclore, conquérir ou domestiquer la mer, tout au plus était-il parvenu à semer, au prix d’une habileté sacrificielle et d’une infinie patience, un cordon de phares, comme autant d’avertissements que la nuit maritime ne ferait pas de cadeau, campée qu’elle était sur ses récifs, ses bas-fonds et ses eaux souveraines.



Extrait page 293

A tant d’années de distance, mes chances de comprendre la nature de leurs relations sont infinitésimales. Leur époque n’encourageait pas à la confidence, qui prescrivait au contraire de jeter un voile pudique sur les joies, les émotions et les douleurs. Seul le secret des carnets, de mon arrière-grand-père m’aide à lever sporadiquement le silence sur les fausses-couches, la maladie, le désespoir ou les désirs inassouvis. A deviner quels drames intimes avaient traversé ceux qui posaient, impavides, devant les photographes du Républicain à l’heure de baptiser un navire ou, découvrirais-je plus tard, qui s’offraient à l’objectif des frères Hodierne. Lisses, apprêtés, élégants et solennels. Prêts à tenir, coûte que coûte, leur rang.



Extrait page 317

La violence de mon propre trouble m’étonnait. Le départ de ma femme, la façon dont on s’était déchirés, ensuite, les nuits durant lesquelles je repassais comme un maniaque dans ma tête le film de Marie-Laurence et Pablo sortant des draps avaient, croyais-je, détruit ma capacité à m’attacher. Pendant des mois, la jalousie m’avait brûlé au fer rouge. Si je n’avais eu Paul à mes côtés, Dieu sait à quoi je me serais laissé aller. Ensuite, à l’exception de ma brève liaison avec ma collègue, je n’avais eu aucune aventure séreuse. Je ne voulais plus de cette souffrance-là.

Rebecca Lund, ou Pianta, avait peut-être des yeux fantastiques et elle ne portait pas d’alliance, mais j’étais sûr qu’elle avait quelqu’un dans sa vie. Et je n’avais pas détecté chez elle le moindre désir, même inconscient, de plaire à l’homme assis en face d’elle. Cela lui était tout simplement indifférent.

Connaissant mon bovarysme, comme aurait dit mon copain Renaud, j’allais payer le prix fort si je m’attachais à elle.

Et pourtant, je n’avais qu’une idée en tête : la revoir.

 

Extrait page 339

Ces photographies n’étaient ni mortes ni figées. Au contraire, elles avaient réussi le prodige d’emprisonner de sparticules dev temps et de nacrer les chairs d’un éclat immarcescible ; de peindre à travers le sposes, les moues, les vêtements, le tableau englouti d’une frange de la bourgeoisie de province, lancée à la conquête du littoral à l’heure où naissaient les stations balnéaires, une génération neuve pressée de faire fructifier le capital promis par l’or jaune des plages et l’émeraude des eaux. L’Octave qui traversait cette galerie, comme sur son portrait à Jersey, paraissait plein d’une énergie rentrée, avec son corps ramassé et son regard aigu. Mais pas Julia, dont les yeux clairs, flottants, presque tristes, étaient toujours ailleurs : même la présence épisodique d’un petit garçon perché sur son genou ou lové dans les plis de satin de sa robe ne suffisait pas à la ramener tout à fait parmi les siens.

 

Extrait page 380

Le cœur lourd, mais avec la certitude que ces huit jours allaient briller comme un petit soleil dans ma mémoire, je l’ai raccompagné au train. Pour la première fois depuis des années, mon fils et moi avions partagé autre chose qu’un repas pris en vitesse ou quelques mots sur le déroulement de la journée. Il avait été heureux de faire la connaissance de ses cousins de Brest, de revoir Léo et le reste de la famille. Notre discussion sur son avenir, une grenade qu’il avait su désamorcer avec habileté, et la frayeur du retour de Chausey, qui avait failli tourner au désastre, nous avaient paradoxalement rapprochés.

Je ne me faisais pas d’illusions : les angoisses, l’inquiétude, les regrets ne tarderaient pas à revenir au triple galop et me tenailleraient durant mes nuits d’insomnie. Je me dirais que cette installation en Allemagne était une catastrophe, je me reprocherais de n’avoir rien tenté pour l’empêcher, avant de m’accuser d’avoir fait fuir Paul loin de moi.

Mais du moins avais-je réussi à ne pas me poser en statue du Commandeur. A ne pas doucher d’emblée les espoirs de mon fils avec mes propres craintes. C’était une victoire contre mes démons. Silencieuse, intime et sans gloire : mais pour moi, elle signifiait beaucoup.

 

Extrait page 400

Sans rien savoir d’elle, j’avais pensé en contemplant la nuque de Rebecca Lund, depuis le sommet du perron qu’elle descendait en silence, que dans une autre vie, elle avait dû être différente. Que ce pli désabusé n’avait pas toujours été installé au coin de ses lèvres, ni cette tristesse dans ses yeux. Qu’il avait existé, avant qu’elle arrive à Saint-Malo, une femme plus gaie, plus spontanée, moins méfiante. Mais quelque chose l’avait percuté, avait fait d’elle ce personnage distant et ironique, cette silhouette sur laquelle les regards et les attentions ricochaient sans l’atteindre. Une Reine des Neiges.


Extrait page 427

Que penserait-on si l’on savait que Octave passe ses nuits à reprendre les plans de la Marie-Suzanne, à chercher la faille ? Lui non plus n’accepte pas (le naufrage). Et il continue de commander des messes à tour de bars pour la famille Swancott et celles des autres défunts.

En juin, l’Américain est débouté par le juge Sajman. Mon aïeul, pour une fois, n’a qu’à se louer de l’efficacité de son associé. Mais la résolution de l’affaire lui laisse un goût amer. Il aurait voulu verser au moins quelque argent au père endeuillé pour lui témoigner sa sollicitude. Hélas, les avocats de la compagnie le lui ont interdit, lui démontrant qu’un tel geste équivaudrait à reconnaître une faute. Et que pèsent les tiraillements de la conscience d’Octave face à la cruauté du destin ? On doit penser que l’Américain finira par retourner dan son Orégon natal et qu’on n’en parlera plus.

En attendant, il faut bien que le commerce vive. Et on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, pas de traversées dangereuses sans chavirages. La société malouine de transports nautiques est le bras armé d’une partie des échanges entre Saint-Malo, l’Angleterre et les îles Anglo-Normandes, le moteur du tourisme, le poumon économique de la Bretagne Nord. Le carnet donne l’impression que les notables de la région, y compris le fameux juge Salman, n’ont pas eu envie de se fâcher avec Sainte-Croix, lequel fait la pluie et le beau temps dans la circonscription où il vient d’être réélu.

A la suite de ce naufrage, le premier de son histoire, la Société nautique a perdu beaucoup d’argent : fonds d’indemnisation, manque à gagner de la desserte de Jersey, obligation de mettre en chantier un nouveau navire pour compenser la perte de son meilleur bateau. Octave vit une année de noirs tourments, entre remords pour les victimes – il se confesse chaque semaine au père Lescoët-, inquiétude pour son épouse – nouvelles factures de médecins, nouveau séjour au Home Sobieski-, soucis pour son dernier fils Armand, qui souffre de coliques, et calculs quotidiens pour maintenir la compagnie à l’équilibre.

Plus d’une fois, il se demande s’il ne devrait pas revendre les Couërons, ou à tout le moins les hypothéquer.

La commande massive de Louis Beugras, douze moteurs diesel de 400 chevaux, sauve la trésorerie. Néanmoins, les préoccupations d’Octave ne sont pas que pécuniaires. Il redoute que l’étoile intrépide des Vedettes bleues ait pâli, que les passagers boudent désormais ses traversées. Mais, surtout, il est terrifié – ce qui est nouveau chez lui- par la possibilité d’un autre naufrage qui coûterait de nouvelles vies, alors qu’il se sent déjà coupable de chacune de celles perdues en cette funeste nuit du 12 janvier.


Extrait Page 434

Néanmoins, après plusieurs mois à ne parler que des morts et des démarches consécutives à la catastrophe, on voit réapparaître, dans le livre, des croquis d’un genre un peu différent. Une nouvelle idée, qui sort Octave de son marasme. Les soirées de mai et juin 1913 sont ainsi consacrées à la mise au point des plans d’un modèle novateur dans sa conception : celui d’un bateau insubmersible, remorqueur dépassant pas sa puissance tous les navires de cette taille, équipé d’un moteur de 650 chevaux-vapeur. Le fameux ancêtre des Abeilles dont m’avait parlé Bertrand, comme celle que j’avais visitée à Brest. […] travailler continûment à ce vaisseau est pour mon aïeul comme une expiation, une façon de se guérir du drame. Les notes s’accumulent, tellement frénétiques qu’il faut cette années-là cinq cahiers pour couvrir la relation quotidienne des journées. Car Octave continue, bien sûr, à gérer la compagnie et ses usines mécaniques.

[…] Mais, six mois après le drame, Octave a retrouvé la formidable volonté qui l’anime depuis le début. Il décrète qu’il appellera son nouveau bateau Le Salut de Cézembre, comme pour conjurer le sort une deuxième fois.


Extrait page 504

Dans la nuit, le profil de Rebecca formait une tache plus claire.

- Ne m’en veuillez pas, Yann, mais j’évite les derniers verres avec les messieurs.

- Je ne pensais pas à …

- Bien sûr qui si, vous y pensiez. Vous êtes un homme, je suis une femme et je vous plais. Ce sont des choses qui arrivent.

Sa franchise m’a désarçonné et j’ai béni l’obscurité qui dissimulait mon trouble. Jamais une femme ne m’avait parlé aussi directement. Mais Rebecca agissait comme quelqu’un qui avait depuis longtemps passé les conventions et les hypocrisies par-dessus bord.

[…] La Reine des Neiges avait parlé et venait de briser mon cœur de verre _ mon fils, moins bucolique, aurait sans doute parlé de « gros râteau ». Et bien qu’elle eût prononcé ces mots avec douceur, je me suis senti ridicule. Ridicule d’avoir espéré, ridicule d’y avoir cru. Puis le chagrin m’a rattrapé. Je venais de la perdre avant même de l’avoir approchée.

 

Extrait page 588

Je me suis demandé ce que mon père avait ressenti quand ma mère était tombée malade. Quelle souffrance la perspective de la perte avait creusée en lui. Plus le temps passait, moins j’avais l’impression d’avoir été si différent de Charles, opposant au chagrin, à tous les chagrins, des listes de mails, de cours, d’articles et de rapports, dans l’espoir d’endiguer le spectre effroyable de la disparition. Celle des êtres que j’aimais, la mienne. J’avais bâti mon bagne à moi, mon Biribi intérieur, dont les murs épais avaient le mérite d’amortir les échos du malheur. Voulu croire qu’on domestiquait ses démons comme on attache des chiens, que la force de l’esprit est assez puissante pour reconfigurer le cours des événements.

Quelle illusion.

C’est ici, aux Couërons, que j’avais appris à cesser de m’arc-bouter contre l’inéluctable. A accepter.

Dans cet exercice d’apaisement, la mer avait été ma préceptrice. Ma maîtresse ès patience et humilité. Nul ne sait mieux qu’elle piéger sous sa surface, sans coup férir, ce qui l’encombre, expédier des trois-mâts, des chalutiers, des pétroliers par le fond, briser les ailerons des catamarans et happer les navigateurs et les explorateurs ivres d’orgueil. Mais aussi les marins dont elle est le gagne-pain, et les aimables plaisanciers qui ne font que s’y promener le dimanche. Pas de justice, pas de pitié : elle avale indistinctement tout ce que l’humanité lui tend dans sa folie de conquêtes….

 

Extrait Page 617

Je continuais à penser à Juste, à Charles, au père qu’il avait été. Je ne pouvais admettre que le temps absolve les crimes avec une telle facilité. Le passé nous suit, il nous modèle, nous torture ou nous exhausse ; mais jamais on ne peut en faire abstraction, un autre enseignement de mon métier. Rebecca m’a souri.

- Tu aimerais que tout ait un sens, une logique, n’est-ce pas ? Mais ça, ce sont les histoires qu’on se raconte à soi-même. La vérité, c’est qu’il n’y a pas de cohérence, pas de justice. Le monde vacille à chaque seconde sous nos pieds, et on essaye de garder l’équilibre. Ce n’est déjà pas si mal quand on y arrive.

 

Extrait page 635

J’en pense que ma famille illustre comme aucune autre le fossé entre les apparences et la vérité ; qu’ils avaient, comme le dit l’expression usée jusqu’à la corde, « tout pour être heureux », mais ne pouvaient l’être dès lors qu’on enterrait vives les aspirations des femmes et qu’on les condamnait à faire bonne figure dans leur prison dorée. Précipitées dans le mariage et la maternité, certaines s’en arrangeaient, d’autres se déchiraient à ces écueils, comme les coques des navires contre les rochers les soirs de tempête. Julia avait été de celles-là, et son seul, son unique geste de rébellion avait entraîné tous ceux qui l’entouraient dans la catastrophe.

Etrange justice dans l’injustice, étrange redistribution du malheur, qui avait empoisonné quatre générations, comme une vengeance à retardement.

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