Les filles du Shandong - Ave J Chung


Ce livre m’a été prêté par une amie, grande lectrice ( Je n’arrive pas à suivre le rythme de ses recommandations !), et je n’en avais pas du tout entendu parler. Je ne suis pas sûre du tout que je serais allée vers ce titre sans son insistance…A vrai dire, je l’ai commencé un peu « à reculons », mais j’ai très vite changé d’avis et je me suis plongée dans ce récit dépaysant et fort. Je me suis vite attachée aux personnages forts, dans tous les sens du terme. Ce récit est celui des épreuves traversées par une mère et ses trois filles en Chine, pendant la guerre civile. En plein conflit, alors que son mari et sa belle-famille, riches propriétaires terriens, fuient pour se protéger, ils la laissent, sciemment, dans leur demeure, sachant les dangers qui l’attendent. En effet, pour eux, elle ne compte pas, n’ayant donné naissance qu’à des filles ! Elles ne représentent que des bouches inutiles à nourrir et sont victimes du mépris et de la méchanceté de la belle-mère.
Toutes les quatre, elles fuient, traversent le pays du Shandong à Hong Kong, puis jusqu’à Taïwan. Elles affrontent tous les dangers, le manque d’argent, la faim, la mendicité, mais elles découvrent leur force dans la solidarité qui les unit, et une forme de liberté, affranchies des liens toxiques qui régissaient leur vie auprès de leur famille paternelle.
C’est un récit dense, presque épique qui nous plonge dans la société chinoise et ses traditions, son organisation.
Extrait page 16
J’étais l’aînée, la première sœur, et ma naissance s’était révélée une déception. Quand la deuxième sœur était arrivée, un an plus tard, elle avait incarné l’échec. De dépit, Père l’avait nommé Li-Di, car di signifie « petit-frère ». Puis était venue la troisième sœur, dont la naissance avait été une tragédie si grande qu’elle n’avait eu droit pour tout nom qu’à un chiffre : Trois.
Extrait page 23
J’étais jalouse de Chiao tout en sachant que, seuls les hommes ayant le droit de rendre hommage aux ancêtres sur la sépulture familiale, il lui incomberait d’assurer l’avenir de Nai Nai, de Yei Yei et de mes propres parents dans l’au-delà. Di et moi étions incitées à prier pour le succès de Chiao, et je le faisais volontiers, car le bien-être de maman dans le royaume des esprits dépendrait un jour de lui. Notre monde tel que je le comprenais n’était sous-tendu par un proverbe profondément ancré : Zhong nan qin nu, « L’homme doit être valorisé, la femme rabaissée. »
Extrait page 24
La vie était injuste, pourtant maman disait que les choses pouvaient toujours être pires. « Estime-toi heureuse, me disait-elle. Au moins, tu es née dans une famille fortunée. Tu épouseras sans doute un homme riche et tu vivras dans le confort. » Je redoutais le mariage, mais il était aussi inévitable que la mort. Avec un peu de chance, on m’offrirait à un mari dont la mère serait gentille – ou morte.
Extrait page 78
Au bout de quelques jours, M. Zhang nous construisit une petite estrade branlante sur laquelle dormir – quatre briques surmontées de planches-, ce qui nous permettrait de dormir au-dessus des excréments. Nous balayions l’étable matin et soir, et, au fil des jours, l’air y devint plus respirable. La nuit, nous nous blottissions toutes les quatre sous la même couverture pour nous tenir chaud. Chaque matin, je me réveillais déçue de me trouver encore ici, et le coq se moquait de moi alors que mon cauchemar se poursuivait.
Deux semaines passèrent sans un mot de notre famille, puis arriva le Nouvel An lunaire – la fête la plus importante de l’année, et la plus joyeuse. D’habitude, maman l’organisait des jours à l’avance : il lui fallait moudre le blé, faire mariner la viande, pour s’assurer que les cuissons, qui commençaient avant l’aube, se dérouleraient aussi harmonieusement que la symphonie d’un orchestre bien dirigé.
En chassant le spoules de notre estrade, maman plaisanta :
- Quel bonheur ! Je peux enfin me détendre puisque je ne serai pas accaparée par la cuisine cette année.
Di débarrassa nos couvertures des plumes qui les recouvraient.
- Je me demande ce que père et Nai Nai vont manger.
- - Probablement rien, puisque maman n’est pas là pour cuisiner pour eux, rétorquai-je.
Maman éclata d’un rire si tonitruant qu’elle fit sursauter les poules, qui battirent des ailes frénétiquement, soulevant des nuages de poussière et de foin. Le chien agita sa queue, ravi de ce remue-ménage, et je me sentis plus légère d’avoir apporté un peu de joie à ma mère.
- Quoiqu’ils mangent, j’espère qu’ils s’étoufferont avec, décréta Di calmement.
Maman ferma les yeux. Peut-être pour feindre de ne pas l’avoir entendue. Des mots d’une telle insolence méritaient d’âtre punis, mais elle était trop fatiguée pour réagir.
Extrait page 111
Di était arrivée jusqu’à nous, Lan dans le dos.
- Les dieux soient loués, tu es rentrée !
Pardon, répétait maman en larmes en me berçant si fort qu’elle aggravait mes blessures. Pardon, Hai ! ç’aurait dû être moi.
- Ça n’aurait dû être aucune de nous, déclara Di à voix basse.
- Ce n’est pas ta faute, maman, dis-je d’une voix rauque et faible. Ça va aller. J’ai survécu. Ça va aller maintenant.
Maman m’examina, son regard horrifié détaillant mon visage enflé, mes bras à vif.
- Qui t’a fait ça ? Les hommes qui t’ont emmené ?
Je secouai la tête et éclatai en sanglots comme un bébé, sous le regard de mes sœurs, de M. Hu et de son fils.
- C’était tout le monde, maman ! Tout le monde. Pas que les communistes, les gens. Nos anciens ouvriers. Ils disaient que nous sommes des monstres, des réactionnaires, des oppresseurs… et plein d’autres choses que je n’ai pas retenues.
Ce que je voulais lui demander, c’était : « Père et Yei Yei ont-ils fait du mal à tant de gens que la famille Ang mérite d’être punie par la révolution ? Est-ce que je mérite de porter cette pancarte et de recevoir la haine et le mépris de tous les habitants de Zhucheng ? Méritons-nous d’avoir perdu notre maison et de vivre dans cette grange ? »
Extrait page 155
Ainsi, nous franchîmes le dernier checkpoint avant Qingdao. J’aurais dû me sentir soulagée, mais c’est tout le contraire – de la bile me remontait dans la gorge, et j’étais prête à vomir. Fébrile, je parvenais à peine à tenir la brouette. Mon corps résista tant que nous étions dans le champ de vision du poste de contrôle, puis mes jambes firent ce qu’elles menaçaient de faire depuis le début. Elles cédèrent sous moi, et je m’effondrai au sol, ma joue claquant contre la terre sèche et jaune. La force qui me maintenait debout s’était dissoute, et je gisais immobile, en miettes sur la route, enterrée sous la neige qui tombait dans mon esprit. Elle allait m’étouffer.
- Hai ! s’écria maman en tombant à genoux à côté de moi pour tenter de soulever ma tête.
Les digues lâchèrent et je me mis à pleurer, à sangloter, mon corps tout entier dévasté par le chagrin. J’avais du mal à respirer, mes larmes étaient des vagues immenses qui m’attiraient sous l’eau. Les sons me parvenaient assourdis, mais j’entendais maman me demander si j’allais bien. Des mains invisibles s’étaient enroulées autour de ma gorge et empêchaient les mots de franchir mes lèvres.
Quand je parvins enfin à parler, je balbutiai :
- Je… je ne peux plus respirer.
Maman me berça tandis que Di attrapait une couverture pour la passer autour de mes épaules. Me prenant chacune par le bras, elles me firent asseoir contre la brouette, puis maman disposa nos vêtements de sorte à former un coussin sur le plancher de la brouette. Unissant leurs forces, elles me soulevèrent pour m’y installer, recroquevillée, les genoux contre la poitrine, à côté des bidons d’eau.
- Tout va bien, dit doucement maman. Nous y sommes presque. Tiens bon encore un tout petit peu plus longtemps.
Les larmes ruisselaient sur mon visage alors que je luttais pour reprendre mon souffle. Comment pouvais-je m’effondrer ainsi alors que nous étions si proches du but ? J’étais la plus âgée, j’étais censée être la plus forte. Si quelqu’un devait être transporté en brouette, c’était Lan ou Di, pas moi. J’étais censée aider maman, sur les épaules de qui pesaient déjà tant de choses. J’avais honte d’être un fardeau pour elles.
Maman, portant Lan sur son dos, me poussait dans la brouette tandis que Di marchait à son côté et Chance fermait la marche. Je sentais toutes les bosses et les trous de la route, même les plus infimes, et pourtant le roulis de la brouette m’apaisait – je pouvais enfin me laisser aller.
Pas à pas, comme nous l’avions fait durant tout ce périple depuis Zhucheng, nous atteignîmes le sportes de la ville fortifiée de Qingdao.
Extrait page 189
- Le problème n’est pas seulement de fuir les communistes, dit-elle. Nous devons retrouver notre famille.
A chaque jour qui passait, maman était de plus en plus résolue à rejoindre Taïwan, un objectif qui me semblait aussi abstrait que voyager jusqu’au royaume des Dieux. Nous avions peiné à atteindre Qingdao depuis Zhucheng – comment allions-nous parcourir dix fois cette distance, avec une mer à franchir en plus ?
- Pourquoi on essaierait de les retrouver alors qu’ils nous ont abandonnées ?
Di ne faisait qu’exprimer ma rancœur. Ni elle ni moi n’étions enthousiastes à l’idée de revoir les Ang. Mes cousins me manquaient, mais cohabiter en paix avec eux était impensable, de même que partager le dîner de père et de Nai Nai, alors que mes genoux me faisaient encore souffrir d’être restée à terre sur la glace. Si mes émotions étaient une eau frémissante, celles de Di bouillonnaient. Elle haïssait Père, elle haïssait Nai Nai. Elle les haïssait tous, même nos cousins, dont le seul tort avait été d’obéir. Seuls deux sujets occupaient les pensées de Di : manger et se venger.
Extrait page 200
Maman avait troqué la bague en rubis contre la vie de Lan. L’argent n’était resté entre nos mains qu’une seconde avant de passer à celles du médecin et des marchands, mais cette vente nous avait rendues puissantes. Malgré nos estomacs vides, nous étions en mesure de prendre nos propres décisions. Nous possédions peu d’argent, mais nous en contrôlions l’usage. A Zhucheng, nous vivions avec bien plus de ressources, et pourtant nous étions impuissantes, il fallait supplier et nous prosterner devant père et Nai Nai pour le moindre achat. […] J’avais appris que l’argent n’est d’aucune utilité s’il n’est pas à soi.
Extrait page 274
Après nous être retrouvées au bureau de poste, nous cherchions un endroit où passer la nuit. Nous ne pouvions pas rester trop longtemps au même endroit. Les patrouilles anti-squatteurs évacuaient scrupuleusement les campements de rue où fleurissait le crime et qui représentaient des risques sanitaires et d’incendie. Durant la journée, nous gardions sur nous nos sacs, de plus en plus légers à mesure que fondait le reste de nos provisions. La dure réalité de la vie à la rue n’était plus une découverte pour nous. Ce qui nous choquait davantage, c’était l’animosité de la population locale.
Pour la première fois de notre vie, nous faisions partie d’une minorité. La plupart des habitants de Hong Kong parlaient le cantonais, la langue prédominante dans la province de Guandong. Tandis que maman, Di et moi ne parlions que le dialecte du Shandong. Nous avions quelques bases de mandarin, mais notre accent du nord rendait notre prononciation difficile à comprendre ici. Il nous suffisait d’ouvrir la bouche pour que les gens sachent que nous étions des étrangères, et les Hongkongais nous reprochaient d’avoir amené avec nous plus de pauvreté, de maladies et de criminalité. Ce qui me blessait, c’était que ces accusations étaient vraies. J’étais sale. J’étais pauvre. Je mangeais dans les poubelles. Ce n’était pas ce que je voulais, mais je ne pouvais pas m’en empêcher. Je vivais mal le fait d’être assimilée à de la vermine dans cette ville de lumières.
Extrait page 305
Nous n’avions pas reçu de réponse à la première lettre envoyée depuis plus d’un mois auparavant. Peut-être n’était-elle pas arrivée jusqu’à père, mais j’avais plutôt l’impression qu’il l’avait ignorée à sa réception. Mon cœur s’était endurci dans sa lutte constante entre l’enfant en moi qui voulait croire en son père et la survivante qui savait qu’elle ne pouvait pas compter sur lui.
Extrait page 320
Tandis que maman travaillait à l’usine et que je rédigeais des lettres, Di, la diplomate, entreprit d’apprendre le cantonais et l’anglais, et se lia d’amitié avec des propriétaires de restaurants qui la payaient quelques centimes pour faire la vaisselle et laver le sol. A Qingdao, maman et moi craignions que Di ne soit à un sac de farine de grimper à bord d’un tank pour rejoindre les rangs des communistes. Maintenant que nous étions à Hong Kong, elle avait tout oublié de Mao et se passionnait pour la Couronne britannique. Di avait l’âme d’une survivante, pas d’une loyaliste. Une fois encore, elle s’était adaptée.
A nous trois, nous essayions de gagner le plus possible, dans l’objectif d’emménager dans un véritable appartement avec Biao-Wu et les deux femmes cantonaises qui partageaient notre cagibi. Personne, à Mount Davis ne pouvait se permettre de vivre seul, mais, en se serrant ensemble dans un minuscule appartement, c’était possible de s’en sortir. Peut-être pourrions-nous même retrouver l’électricité et l’eau courante.
Extrait page 354
Je me demandais ce que maman aurait fait si elle ne nous avait pas eues. Elle avait beaucoup de cheveux blancs et de rides d’inquiétude pour une femme d’une trentaine d’années, mais elle était encore belle et aurait pu trouver un autre homme – un qui n’aurait pas eu une mère aussi méchante que Nai Nai. Au fond de mon cœur, je savais que l’amour de ma mère pour nous était ce qui l’enchaînait à son passé. En être consciente faisait peser sur moi des bribes de culpabilité, briques qui formaient une maison de remords abritant des souvenirs de la dure vie de maman. Di, cependant, estimait que notre mère était faible ; elle refusait de croire que chacune de ses actions était motivée par le sacrifice – que sa volonté de retrouver les Ang était le témoignage de son amour, non pas pour notre père, mais pour nous. J’aurais voulu que ma sœur puisse voir le courage de maman et son altruisme, mais je ne savais pas comment lui ouvrir les yeux.
Extrait page 428
- Di, si tu veux continuer à détester père, ne t’en prive pas. Personne ne peut t’en empêcher. Mais si tu mettais ta colère de côté, ça te ferait du bien, à toi. Tu ne trouves pas ça épuisant de cultiver cette haine jour et nuit ?
- Non.
Di tordit la chemise de père avec tant de force qu’une petite cascade d’eau gicla du tissu et éclaboussa l’évier.
- La haine est facile, poursuivit-elle. C’est le pardon qui est dur, et je ne pense pas que père mérite un tel effort.
- Tu as tort. Le pardon est difficile sur le court terme, mais il est plus facile à la longue.
Peut-être qu’il n’y avait pas de bonne réponse à cette question et que nos avis contraires n’étaient une fois encore dus qu’à notre personnalité. Je gardais rarement rancœur, à cause de l’énergie mentale que cela nécessitait pour se souvenir de qui m’avait blessée et comment. Di, en revanche, tenait une liste noire dans sa tête et se rappelait le moindre détail avec une précision perturbante. Il était en effet possible que pour elle, haïr père ne soit pas plus difficile que de respirer. Alors qu’une haine pareille aurait empoisonné mon quotidien jusqu’à le rendre néfaste et invivable.




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