Dans la jungle - Adeline Dieudonné
- deslivresetmoi72

- 22 juin
- 10 min de lecture

Je crois que c’est mon roman préféré depuis le début de l’année. J’avais déjà découvert et apprécié la plume d’Adeline Dieudonné, mais je trouve que ce roman est encore meilleur, avec une plongée dans l’intimité d’un couple et d’une famille. Le thème est « actuel », si l’on peut dire : en fait il est plutôt universel et date de la nuit des temps mais, la parole des femmes devenant plus audible, les féminicides sont désormais plus médiatisés.
Dès les premières pages, on comprend ce qui est arrivé : Arnaud a tué sa femme et ses enfants avant de retourner son arme contre lui…et c’est la chronologie des différentes morts qui détermine les parts d’héritage des survivants, à savoir, parents ou grands-parents des victimes et de l’auteur …
Ensuite, Adeline Dieudonné nous embarque sur le chemin de vie d’Aurélie et Arnaud, leur rencontre, le début de leur histoire d’amour, le mariage, les enfants… Et, petit à petit, le lecteur connaissant leur funeste destin, perçoit tout ce qui en place pour en arriver là, et comment Aurélie, jeune femme moderne et intelligente, entourée socialement et familialement, accepte dans un premier temps l’emprise d’Arnaud qui s’installe rapidement. On a envie de lui crier « Pars, fuis, tu vois bien qu’il est fou, possessif !!! ». Elle-même le perçoit, le conçoit, mais il lui faudra de nombreuses années pour fuir, ce qui finalement signera, comme trop souvent, son arrêt de mort. Dans les personnages secondaires, la mère d’Aurélie, montre comment l’entourage peut percevoir le danger sans réussir à intervenir efficacement : c’est pour elle l’impuissance à l’état pur avec la culpabilité en prime.
Dans l’écriture d’Adeline Dieudonné, j’ai trouvé beaucoup de fluidité, et des images très bien choisies, percutantes pour signifier la violence psychologique, l’enfermement affectif d’Aurélie, le chaud et le froid soufflés par Arnaud. Elle manie subtilement humour et ironie et son récit m’a vraiment cueillie : j’avais du mal à le lâcher, et, voyant les dernières pages arriver, je ne voulais pas que ça se termine !
Extrait page 10
Le notaire s’éclaircit à nouveau la gorge. Suzanne continue de le fixer, impénétrable. Il poursuit avec douceur :– Vous avez raison, madame, ce que vous évoquez là s’appelle « l’indignité successorale ». Une personne qui est reconnue coupable d’un meurtre ne peut pas hériter de sa victime. Mais pour ça il faut qu’il y ait un jugement, que la personne soit déclarée coupable devant la loi. Or, dans ce cas-ci, votre fils s’étant suicidé, toutes les procédures s’éteignent avec lui. Il n’y aura pas de procès, pas de jugement, l’indignité successorale ne sera pas prononcée. Je sais que cela peut sembler bizarre, mais c’est la loi.
Extrait page 12
S’ensuit la lecture de l’acte, que personne n’écoute. Suzanne songe aux mois à venir, à tout ce qu’il faudra faire encore. Vider cette maison, la mettre en vente, contacter le fournisseur d’énergie, la compagnie des eaux, changer les noms sur les contrats, présenter le certificat de décès d’Aurélie. Il lui semble que toutes ces choses contribuent à la tuer encore, comme si la vie possédait une forme d’inertie, que chaque contrat qui continuait de courir au nom de sa fille, chaque vêtement à elle posé sur un cintre, chaque compte en banque dont elle restait titulaire, prolongeait son existence. Suzanne a déjà tant fait depuis un peu plus de quatre mois : organisé les funérailles, prévenu l’école des enfants, résilié le bail de l’appartement dans lequel Aurélie venait juste d’emménager, récupéré les quelques cartons à peine défaits, les entreposer chez elle en attendant de savoir qu’en faire. Elle a dû entrer dans cet appartement – un deux-chambres cuisine américaine avec terrasse au-dessus de la boulangerie du centre de Vernes – dès le lendemain des meurtres pour récupérer le chaton qu’Aurélie et les enfants venaient d’adopter, vider le frigo, le lait de croissance de Lily, les petits Gervais de Diego – il n’aimait que les rouges à la framboise et les roses à la fraise, délaissait les orange à l’abricot, qui s’accumulaient, et que sa mère finissait par manger ou jeter. Chacune de ces tâches l’avait épuisée, elle s’en était acquittée avec une lenteur qui ne lui était pas coutumière. En temps normal, Suzanne aimait l’efficacité, prônait une attitude positive face aux épreuves que nous envoie la vie, considérait la torpeur ou l’abattement comme autant de signes de défaillance dans un monde fait de défis et d’opportunités. À la mort de son mari, Yves, malgré le choc, elle était parvenue à ne pas ralentir, avait repris ses consultations au cabinet après trois jours à peine. Ça avait été une épreuve terrible, elle avait pleuré des nuits entières dans le silence de cette chambre qui n’était désormais plus qu’à elle, il lui avait fallu mobiliser des ressources intérieures dont elle ignorait l’existence, mais elle avait fini par s’habituer. Les meurtres d’Aurélie et des enfants l’avaient mise au tapis. Depuis, elle accomplissait les tâches qui lui incombaient avec l’apathie d’un automate, anémiée.
Extrait page 27
Comme si leur simple présence entre ces murs rendait la chose naturelle, Arnaud posa ses mains sur la taille d’Aurélie et approcha son visage du sien. Elle lui fit le même sourire que lorsqu’il l’avait rejointe près de la barrière une heure plus tôt et l’embrassa. La facilité avec laquelle il l’avait séduite, avec laquelle elle avait cédé à ce premier baiser, à ses caresses, ses mains sur ses seins, ses fesses, puis sur son sexe, le jean ouvert et baissé à la hâte, tout ce qu’il aima ce soir-là, il ne le lui pardonnerait jamais. Si elle s’était montrée si accessible avec lui, elle devait forcément l’être avec tous les autres.
Extrait page 29
Yves et Suzanne envisageaient d’adopter un deuxième chien en attendant l’arrivée des petits-enfants. C’est peut-être Yves que cette pénurie de descendants affectait le plus. Il avait grandi dans une famille nombreuse, catholique, noble et fortunée qu’il rêvait de répliquer, la dimension bigote et aristo en moins. Il était davantage question de remplir des cadres photo, d’étouffer des nordmanns clignotants sous des tonnes de paquets cadeaux et d’éprouver la force du nombre que de perfuser un arbre généalogique moribond et son patronyme de vieille culotte eugéniste, Wauthier d’Erbemont. Il avait eu des velléités d’adoption auxquelles Suzanne s’était opposée. En tant que pédiatre elle en avait trop vu, des familles empoisonnées par des greffes malheureuses, surtout quand les enfants biologiques se retrouvaient en infériorité numérique. Et puis elle craignait qu’en adoptant leur chagrin de n’avoir eu qu’Aurélie ne se fasse jour ; or, ils lui avaient toujours seriné qu’elle incarnait tout ce dont ils rêvaient, qu’un miracle ne se reproduisait pas, que cette grossesse au singulier était un choix, qu’elle suffisait amplement à leur bonheur.
Extrait page 40
Si on faisait abstraction des SUV qui sillonnaient ses rues, Vernes ressemblait à une carte postale représentant un passé fantasmé, une sorte de village brabançon mâtiné d’influences étasuniennes, des maisons trapues en briques chaulées aux volets verts côtoyant de larges demeures d’inspiration coloniale, une balancelle pour deux oscillant sous une galerie lambrissée de blanc. On imaginait aisément la ménagère ceinte d’un tablier de dentelle posant des tartes aux abricots sur les appuis de fenêtre, des fillettes en robe vichy chevauchant des poneys souriants et des gamins en tenue de scout s’amusant à faire rouler un cerceau avec une baguette. Les rues, d’une propreté suspecte, se tortillaient entre des bacs à fleurs et des ronds-points vomissant leurs couleurs en toute saison, entretenus par des bataillons de paysagistes.
Extrait page 42
Après le départ d’Arnaud, Aurélie pleura longuement en écoutant « Là-bas » et « Puisque tu pars ». Il en était resté à sa résolution de ne rien se promettre, ne pas s’attendre, ils s’étaient donc dit adieu devant le sas de sécurité de l’aéroport de Zaventem, au milieu des départs en vacances, leur chagrin éclaboussé par un soleil à qui on n’avait rien demandé.L’été semblait ne pas vouloir finir, autour d’Aurélie ce n’étaient que fêtes, anniversaires, amours naissantes. Yves et Suzanne lui avaient proposé de partir en vacances avec eux, ils allaient d’abord passer quinze jours dans leur villa bretonne, puis quinze jours en Provence, chez Alain et Véro. Mais Aurélie avait vingt-deux ans et un chagrin d’amour, dans quel monde part-on en vacances avec ses parents pour soigner ça ?
Extrait page 43
Mounette n’avait jamais beaucoup cru à l’amour des hommes, peut-être parce que dans son monde les sentiments ne présidaient à rien, surtout pas aux mariages qui n’obéissaient qu’à Dieu et au capital, c’était déjà bien assez compliqué comme ça.
Extrait page 87
Surtout, elle réalisait qu’elle vivait depuis des années sur la pointe des pieds, aux côtés d’un vase en cristal qu’un rien pouvait pulvériser : le récit d’une journée de boulot réussie, le tintement des assiettes lorsqu’elle faisait la vaisselle, un copain qui signait son premier album avec une belle maison de disques. Au mieux ces événements le plongeaient dans un état de déprime et d’auto-apitoiement, au pire il s’énervait et la bousculait un peu comme il disait après en s’excusant.
Extrait page 135
Ce qui se passa ce soir-là, Aurélie n’en parla jamais à personne. Parce qu’elle avait honte et que cette honte l’empêchait de prononcer les mots qui lui auraient permis de raconter cette fin de soirée. Si elle avait pris le temps de reconstituer le fil des événements, elle se serait souvenue que dès son retour du boulot, vers 18 h 15, le Maxi-Cosi de Diego dans une main, un sac de courses dans l’autre, Jill dans les pattes, elle avait perçu deux signes qui auraient dû l’inquiéter dans l’humeur d’Arnaud
Extrait page 198
Depuis ce jour où elle avait compris qu’Arnaud la géolocalisait, elle se demandait à quelles autres données il avait accès. Elle avait chipoté dans les paramètres de son iPhone, y avait bien trouvé un partage de localisation qu’elle n’avait pas osé désactiver, ça aurait provoqué une dispute. Elle avait essayé d’en parler, lui avait demandé pourquoi il avait mis en place cette surveillance, il avait rétorqué qu’elle faisait ce qu’elle voulait, libre à elle de désactiver ce truc, mais il ne faudrait pas venir se plaindre le jour où elle se retrouverait dans un parking souterrain à tourner entre quinze racailles et que personne ne saurait où la chercher. Et puis il lui avait jeté son regard d’homme blessé et ajouté que, sans cette vigilance de sa part, elle aurait commis la plus grave erreur de sa vie, détruit tout ce qu’ils avaient bâti ensemble.Elle ignorait s’il espionnait son journal d’appels, son WhatsApp, ses SMS, ses mails. Sans en avoir réellement conscience, elle faisait attention à ce qu’elle écrivait en songeant que tout pourrait être lu et utilisé contre elle. Elle avait parfois peur qu’il puisse entrer dans sa tête et lire ses pensées. Elle pensait moins.
Extrait page 210
Suzanne ne savait pas bien quoi faire de ses inquiétudes. Peut-être qu’Aurélie avait simplement une vie bien remplie, qu’elle était heureuse, qu’elle n’avait pas besoin de contacts réguliers avec sa mère. Peut-être, se disait Suzanne, qu’elle-même était une vieille veuve esseulée qui se tracassait pour rien, pour combler le vide. Elle continuait de travailler pourtant, tous les jours sauf le jeudi et le dimanche, son cabinet ne désemplissait pas. Et puis elle voyageait avec ses amis, ils venaient de faire le pays de Galles à vélo, elle était bien entourée. Malgré cela, Yves lui manquait horriblement, ils avaient tout partagé pendant trente-six ans et maintenant elle se retrouvait avec ses questions, ses angoisses et toute cette place dans le lit. Peut-être qu’elle s’en faisait pour rien.
Extrait page 211
Je n’ai rien dit jusqu’ici mais maintenant il va falloir qu’on parle sérieusement de la situation, ça fait des mois que je vois que ça ne va pas…
Aurélie releva la tête, essuya ses larmes et jeta un drôle de regard à sa mère, totalement opaque.– Je crois que je suis juste un peu crevée, une deuxième grossesse c’est beaucoup plus fatigant que la première, tu sais…Elle s’interrompit en se mordant la lèvre. Sa mère aurait rêvé de connaître les affres d’une deuxième grossesse. Suzanne balaya l’air d’un geste de la main, tout ça était bien loin maintenant, ça n’avait plus d’importance. Aurélie se leva, comme soudain guérie de son chagrin.
– Tu veux pas qu’on aille déjeuner quelque part ? Je meurs de faim.
Suzanne accepta, un peu troublée par ce changement d’humeur. Aurélie monta s’habiller. Elle avait envie de se confier à sa mère. Elle savait que si elle y réfléchissait davantage, elle renoncerait, il fallait juste que ça se passe ailleurs, les caméras étaient équipées de micros, Arnaud ne passait sans doute pas ses journées à écouter mais elle préférait ne pas prendre de risques. Elle voulut laisser son téléphone là, elle pourrait toujours prétexter l’avoir oublié, mais elle se retrouverait enfermée dehors, ça allait être compliqué, alors elle l’emporta, elle n’aurait qu’à le laisser dans la voiture de sa mère une fois au resto. Elle ignorait si Arnaud pouvait écouter ses conversations via le micro de l’appareil mais, de nouveau, elle préférait ne prendre aucun risque.
Extrait page 222
Et même une fois la décision prise, elle revint dessus cent fois. Elle commençait à élaborer des stratégies, puis le découragement la gagnait. Tout semblait si compliqué et flou. Elle songeait au chagrin qu’elle causerait à Arnaud, se trouvait injuste. Elle était déchirée entre les précautions qu’elle imaginait prendre autour de son départ et la terreur de se tromper, de prêter à son mari des intentions qu’il n’aurait jamais, de surestimer sa violence. Comment faisaient les autres ?Ce qu’elle savait, la réalité à laquelle elle s’accrochait, c’était qu’il lui paraissait impossible de vivre encore dix ans comme ça. Ni même cinq. La surveillance permanente, la rigidité de leur vie, soumise à des règles toujours plus nombreuses à mesure que les enfants grandissaient, la façon qu’il avait de hausser les sourcils quand elle se servait un verre de vin ou qu’elle commandait un dessert au restaurant. Quand il s’absentait pour le boulot ou pour une compétition, elle ne pouvait s’empêcher de penser « Papa n’est pas là ». Voilà, elle ne le voyait plus comme un mari, un compagnon, encore moins un amoureux, mais comme un père. Pas celui de ses enfants, le sien. Ça, c’était son socle de certitude.
Extrait page 259
… pour l’instant il ne lui fallait rien de plus, elle commençait à penser à l’avenir, réfléchissait à reprendre une formation, ne se voyait plus travailler dans une étude de notaire toute sa vie. Peut-être aller voir du côté des sciences sociales, de la médiation familiale, aider d’autres femmes dans sa situation. Il lui semblait qu’elle avait perdu des années, qu’elle aurait pu sortir de là bien plus tôt si on lui avait dit, si elle avait su vers qui se tourner. Et puis elle pensait à la chance qui était la sienne d’avoir eu les ressources financières pour partir, il fallait créer des structures pour aider les autres, toutes celles qui restaient prisonnières faute d’argent, il y avait tant de travail à accomplir, elle ne savait pas quelle place elle pourrait occuper dans ce combat mais elle voulait y trouver son chemin.




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