Je suis drôle - David Foenkinos
- deslivresetmoi72

- 10 juil.
- 6 min de lecture

Après avoir entendu une chronique, sur France Inter je crois, j’avais très envie de lire ce nouveau roman de Foenkinos, connaissant déjà plusieurs textes de cet auteur. J’ai peut-être été emballée par la présentation qui en a été faite, ce qui a certainement créé une attente un peu trop forte…et une légère déception à l’arrivée. Le roman n’a rien de « mauvais » ou de rebutant, mais je n’ai pas été très séduite, j’ai l’impression de toujours être restée en marge, au bord de l’histoire, sans m’expliquer vraiment pour quoi … Il ne restera pas longtemps en mémoire, mais sa lecture fut quand même agréable, divertissante.
Gustave, jeune homme sensible, « monte à Paris » pour se lancer dans une carrière d’humoriste : il subit les montagnes russes émotionnelles au fil de ses expériences, galère, comme il se doit, et finit par connaître la gloire par un chemin qu’il n’aurait pas imaginé. Ce détour qui lui permet d’accéder à la reconnaissance de son talent artistique est bien trouvé ( et je laisse aux lecteurs le plaisir de la découverte) et j’ai plus aimé cette partie où on retrouve vraiment la fantaisie de l’auteur. Si le roman se concentre plus sur le parcours de Gustave, j’ai trouvé plus intéressant le personnage de Margot, sa fiancée.
Extrait page 8
Pour parachever le bref résumé de ces années, il faut évoquer ce qui pourrait être considéré comme un fait déterminant. Il est impossible de dater avec précision ce moment majeur, mais probablement s’était-il déroulé quelques mois après son arrivée chez Jean-Michel et Catherine. C’était lors d’un déjeuner. Gustave avait sans doute fait quelque chose de comique, car ses parents avaient ri. Il avait simplement dit « pardon » à une cuillère qu’il venait de faire tomber. Deux longs rires, intenses et appuyés. C’est par ces rires que tout avait vraiment commencé. Gustave s’était alors instinctivement dit : « La meilleure façon d’exister, c’est d’être drôle.
Extrait page 18
Il avait été décontenancé de constater combien les scènes étaient nombreuses. Fallait-il considérer que nous vivions une époque où tout le monde s’estime drôle ? La vocation d’humoriste était de plus en plus répandue, répondant à une demande croissante du public. L’inquiétude face à l’avenir propulsait les humains soit dans la dépression, soit dans le divertissement, soit dans une alternance des deux. Le rire devenait une matière précieuse, une drogue même. On pouvait aller de club en club pour assouvir son absolu besoin de distraction. Gustave aimait particulièrement la programmation du Comedy Pigalle, où la célèbre humoriste Stella Pigozzi avait débuté. Au fil des soirées, il se rendait compte que le rire était une science exacte. On riait ou on ne riait pas : le verdict était sans appel. C’était un monde basique, binaire, à la fois excitant et brutal. La frontière était le sourire, cet entre-deux plaisant mais insuffisant. Car aucun sourire ne vaut la puissance d’un rire ; c’est un parent pauvre, chétif, presque pitoyable. Les comiques récoltent immédiatement le succès ou l’échec. C’est pareil au cinéma : les réactions dans la salle mesurent la réalité du degré comique d’un film. Avec une œuvre dramatique, on peut toujours se dire que les spectateurs sont bouleversés alors qu’ils s’ennuient à mourir, il est impossible de décrypter le silence. L’humour est donc une vérité nette et tranchante.
Extrait page 25
Il avait envie de téléphoner à Margot mais il se retint. Tout comme il n’avait prévenu personne de son audition, il préférait que son premier passage sur scène demeure secret. S’il lui annonçait la bonne nouvelle, elle voudrait forcément venir vendredi. Gustave était du genre à avancer dans la pénombre, à l’abri des regards aimants. Il se sentait capable de plus d’extravagance quand il n’était pas sous l’œil de son entourage. Il voulait devenir un personnage et accentuer la méchanceté de ses textes, suivant les conseils du patron du club.
Extrait page 26
Il enviait les gens sûrs d’eux, imperméables aux regards et aux critiques, si peu vulnérables. Son ego était fissuré. Il devait passer son temps à le rafistoler, à se convaincre de son talent. Il avait une capacité à oublier les éléments positifs pour se laisser grignoter par le doute. Sa nature était ainsi, et il le savait. Paniqué par l’échéance à venir, il dormit par petits morceaux indociles, comme si la nuit était devenue un puzzle impossible à terminer.
Extrait page 36
Il est vertigineux de se dire que les enfants avec qui on vit quelques années quotidiennement finissent nécessairement par se transformer en visiteurs éphémères. C’est comme passer de la passion à la politesse. Cette mutation se concrétisait par un détail : Gustave n’avait même plus les clés du pavillon de Bourg-la-Reine. Quand il arrivait chez ses parents, il sonnait, comme un voisin, un livreur, un facteur. Sa mère le guettait toujours à travers la fenêtre de la cuisine ; elle s’impatientait dès la première minute de retard.
Extrait page 41
Il jouait sans enthousiasme, comme en sourdine. Le public présent avait l’habitude des naufrages, c’était même un classique d’assister à des prestations pathétiques dans ce genre de clubs. Mais là, c’était autre chose : on attendait que ça se finisse pour faire cesser la gêne.
Extrait page 46
Margot continua l’éloge de son amie avant de conclure : « Elle est si excitée à l’idée de te rencontrer. Je lui ai tellement parlé de toi… » En plus de tenter de paraître joyeux, il allait devoir ressembler au portrait probablement positif qu’elle avait fait de lui. C’était une angoisse supplémentaire. La meilleure manière d’être décevant, c’est d’être annoncé comme une personne formidable.
Extrait page 79
Mathilde avait tenu encore un peu avant d’abdiquer. Ce soir-là, donc, où elle était en train de lire, il avait prévu de simplement traverser en coup de vent le salon, d’embrasser furtivement sa femme sur le front et de partir vaquer à ses propres travaux. Mais elle l’interpella : « Je dois te parler. » Il est bien connu que cette phrase peut avoir un effet anxiogène. Parler, c’est toujours bien dans un couple, mais annoncer qu’on va parler est autrement moins positif. Marco s’arrêta aussitôt et prit le temps de s’asseoir sur le fauteuil à côté du canapé. « Oui, je t’écoute », avait-il dit, d’un ton posé et presque sans crainte. Y compris au bord du précipice, il semblait si sûr de lui. Mathilde posa son livre et se redressa : « Je voudrais qu’on se sépare. » Puis, après un silence, elle reformula sa phrase : « Je te quitte. » Dans un premier temps, il se mit à sourire. Il ne pouvait pas imaginer que ce soit vrai. Il croyait à un jeu entre eux. Parfois ils s’amusaient à se dire le contraire de ce qu’ils pensaient. L’art moderne s’infiltrait souvent dans leur couple. Mais non, ce n’était clairement pas le cas cette fois. Mathilde était sérieuse.
Extrait page 82
Une fois sur place Marco, n’ayant aucune connaissance de l’endroit, rechercha sur Internet les activités possibles, et les lieux à visiter en priorité. On y parlait de la place des Fleurs, de la cathédrale néogothique, ou encore de la tour Lotřšcak, construite au XIIIe siècle. Mais, très rapidement, son intérêt se porta sur un endroit particulièrement original : « the Museum of Broken Relationships », qu’on pouvait traduire par « le musée des Séparations ». Il en parla à Olga, qui adora l’idée. Ils s’y rendirent aussitôt à pied, parcourant les rues pavées pour atteindre un quartier situé au sommet d’une petite colline.
Devant le musée, ils constatèrent qu’il n’y avait pas grand monde. C’était un tout petit endroit, articulé autour d’une grande pièce. C’était au départ une exposition temporaire et itinérante, qui s’était finalement installée définitivement à Zagreb. On entrait ici dans le temple des amours qui finissent mal.
Extrait page 100
Le bonheur est si difficile à raconter. Il eût été plus simple, d’un point de vue narratif, que Margot ne vienne pas rejoindre Gustave. On aurait pu le suivre dans de nouvelles affres, pleines de ressorts dramatiques. Il aurait même pu rater la chance de sa vie en s’avérant incapable de tourner le film. Rien de cela, malheureusement. Ils furent tragiquement heureux de se retrouver, et tragiquement amoureux. Elle le suivit jusqu’au fameux musée où, tout comme Marco et sa fille quelques mois auparavant, ils firent face à toutes sortes d’histoires d’agonie affective. Ils parcoururent les reliques de vases brisés et autres lettres d’adieu déchirantes. Gustave finit par demander à Margot :« C’est donc à ça que tu voulais qu’on ressemble ?— Oh, tu me fatigues. Si tu savais comme tu me fatigues… »Le malheur des autres leur avait donné faim. Ils entrèrent dans le restaurant juste à côté du musée, là où l’on pouvait louer la salle pour son mariage.
Extrait page 109
Gustave était en lice pour un prix majeur et devenait un véritable phénomène. La femme à qui il devait tout était gravement malade, il n’en doutait plus maintenant. Et voilà que son père biologique apparaissait comme par enchantement. C’était une vie dans une journée. Il demanda à la nuit de l’aider.




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