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Le visage de la nuit- Cécile Coulon

  • Photo du rédacteur: deslivresetmoi72
    deslivresetmoi72
  • 11 juil.
  • 8 min de lecture

Je connais Cécile Coulon, mais n’avais pas vraiment prévu de lire son dernier roman : je l’avais repéré dans les sorties sur les tables de ma librairie…Mais la quatrième de couverture ne m’attirait pas spécialement. La veille de mes vacances, une amie grande lectrice me prête un livre : « Le visage de la nuit », en me disant « Lis-le, Cécile Coulon ose vraiment aller loin ! »

Alors, comment dire ? On a le droit de ne pas toujours être d’accord avec ses amis lecteurs…Ou Il vaut mieux se fier à sa première impression… J’ai lu le roman, très original il est vrai, j’ai apprécié la richesse de l’écriture de Cécile Coulon, mais je n’ai pas aimé la noirceur du livre, n’y ai pas trouvé le côté « éblouissant » vanté sur la quatrième de couverture. J’ai plus souvent ressenti une forme de malaise, je l’ai trouvé dérangeant avec un côté parfois voyeur, avec des zones d’ombres qui ne sont pas expliquées. Cécile Coulon explore encore le côté animal, voire bestial, violent de l’être humain, mais il m’a manqué des nuances. On retrouve un peu les clichés tels que « Beau mais bête, simple d’esprit » et « laid, monstrueux mais intelligent ». J’aurais aussi aimé partager plus l’univers de la jeune fille qui n’apparaît véritablement que dans la deuxième partie du livre.

 

Le personnage principal est enfant au début du livre : victime d’une terrible maladie, fiévreux, il a un visage ravagé et l’apparence d’un monstre repoussant. Abandonné par son père violent, il est recueilli par un prêtre et Madame, ancienne institutrice ayant perdu ses yeux dans l’incendie de son école. Ces deux protecteurs le font grandir, en ne lui permettant de sortir que la nuit, pour le protéger du rejet que susciterait son apparence. Une nuit, il rencontre une jeune fille : elle aussi parcourt les alentours la nuit et vit recluse…pour la raison opposée : la beauté fatale de son jeune frère, présentée comme une malédiction. Leur rencontre a quelque chose d’évident et de magnétique et va influer sur leurs destins respectifs.

 

Extrait page 14

Il priait, les yeux baissés ; on aurait cru qu’il pleurait mais c’était juste un rayon pur de soleil blanc sur la paupière, il n’avançait pas plus, il restait là, priant tant qu’il pouvait, ses lèvres remuaient, ses dents serraient dans sa bouche la peau des joues et la langue qui saignait. De son église il avait entendu les cris du père, dans son cœur ouvert à toutes les horreurs du monde il était descendu et en ce lieu où tout est possible il avait compris qu’une chose inimaginable, comme il n’en avait jamais connu et n’en connaîtrait jamais plus – croyait-il -était arrivée.

Depuis le seuil, la figure de l’enfant n’était qu’une tache sur l’oreiller. Une moisissure énorme, sans corps, une masse de sang et de croûtes, un animal crevé sur des draps secs. Seule la respiration lente et douce troublait ce monstrueux tableau. La vie persiste, pensa le prêtre, quoi qu’il arrive, même au milieu du désastre, elle continue de continuer. Il pria longuement, effaça les murs gris, la lumière dure, le grondement du futur, les hurlements su père, libérant son âme de tout ce qui était arrivé et de tout ce qui pourrait advenir, son esprit devint une limbe et son corps un sentier dépouillé. L’épreuve serait grande, interminable, il cherchait en lui les forces nécessaires, non pas pour surmonter cette épreuve, mais pour la vivre, entièrement, pour passer à travers elle, pour l’embrasser et la contenir, il savait qu’elle était insurmontable, incontournable, et que la seule manière de n’y perdre ni l’enfant ni lui-même était de vivre à l’intérieur de ce moment qui durerait une vie entière. Il avait besoin d’une puissance sans savoir si cette puissance serait suffisante, alors il pria, le sang coulait dans sa bouche, la peur dans ses muscles, amis il ne pliait pas, toute sa vie il avait pensé que Dieu le préparait à traverser une tempête à nulle autre pareille et, dans le lit face à lui, le déluge attendait qu’il approche, et dès qu’il ouvrirait les yeux, dès qu’il ferait un pas, sa vie, celle de l’enfant, celles du village changeraient, il le savait, ou plutôt il le sentait, parce que c’était cela qu’il travaillait depuis si longtemps dans sa chapelle, sentir, deviner ce qui complotait contre son petit univers de Fond du Puits. Ici, l’avenir empestait.


Extrait page 28

En découvrant votre visage, j’ai compris que votre père, comme la plupart des habitants de ce village, ne serait pas en mesure de comprendre à quel point la maladie ravage le corps des plus fragiles. Car enfin vous n’êtes qu’un enfant, et que vous soyez sorti vivant de cette affaire est un miracle. Madame apportera bientôt un miroir pour que vous puissiez voir votre figure ; je peux d’ores et déjà vous assurer que ce sera douloureux, mais la nature tord parfois ses plus belles branches et décolore ses fleurs, oui, mon enfant, il n’est pas question de mauvais sort ou de magie noire, vous avez survécu à un mal vif et cruel et ce mal a emporté votre visage. Vous vivrez, mais vous vivrez en monstre. Ne craignez pas ce mot, il ne dit rien de ce que vous êtes, il dit seulement ce que les hommes penseront de vous s’ils vous voient. Et les hommes, capables du meilleur et du pire, craignent le monstre quand il ne vit pas en eux. Ils vous chasseront, ils vous traqueront, ils diront que vous êtes infâme alors que vous avez survécu, ils diront que vous écorchez la beauté alors que la beauté est en vous comme en tout être vivant, et vous ne devez jamais en douter : Madame est aveugle, elle ne peut pas voir votre visage, ses mains tout à l’heure lui ont tout dit. Elle n’a pas peur. Madame s’occupera de vous comme elle s’occupe de cette église : veillez à toujours respecter ses silences, à ne jamais moquer ses yeux manquants.

 

Extrait page 31

Vous êtes si jeune et vous me croyez fou : essayez donc, si vous le souhaitez, de vivre une heure au village avec la figure qui est la vôtre. Ce serait un désastre et je veux l’éviter. Vous n’avez pas perdu la mémoire : vous souvenez-vous de votre père, de sa violence ? Est-ce que son départ vous chagrine ? Dans cet amas de chair qui vous sert de visage je n’ai pas vu une larme depuis que nous sommes arrivés. Je ne sais pas si vous êtes triste d’avoir perdu votre géniteur, je ne sais pas si vous êtes en colère d’être à présent retenue ici.

« Gardez en tête que je ne fais pas cela contre vous, que je crois sincèrement qu’un enfant de votre âge doit vivre, grandir, jouer et apprendre aux côtés des autres enfants, mais je ne le livrerai pas en pâture, car l’enfance est un lieu d’innocence autant que de cruauté et ils se déchaîneront, n’en doutez pas. »

 

Extrait page 64

Son image ne l’horrifiait pas : c’était au-delà du dégoût, au-delà de la peur ; il se pensait mort. Chaque matin en se réveillant il se demandait si son visage avait changé, si sa figure était redevenue normale, alors il passait sa main autour de sa bouche ou de ses yeux et il sentait les creux, les bosses, les croûtes. Il était mort dans le monde des vivants, et si personne n’apparaissait à la fenêtre, c’est que les fidèles avaient déserté l’église, sachant qu’il y vivait.

 

Extrait page 109

-          C’est vrai. Vous n’avez rien fait de mal, je ne vous reproche pas d’avoir rendu cette chienne présentable. Je cherche juste à comprendre pourquoi.

Le garçon prit une profonde inspiration et jeta ses yeux sur la fenêtre, où la lumière passait légèrement et tombait en poussière sur ses cheveux et ses vêtements. L’orphelin pointa son propre visage de la main.

-          Je pense souvent à ce jour où vous m’avez montré ma tête. Je fais des cauchemars où je rêve que je me croise dans la forêt. Madame a dû vous raconter l’histoire de l’oiseau – ça a commencé près de l’ancienne école. Puis j’ai vu Brune. Je ne sais pas comment dire ça mais…

Il réfléchit, les yeux de son protecteur ne le quittaient pas.

-          Personne ne peut réparer ma tête.

Le prêtre frissonna.

-          Quand je m’occupe d’un animal mort, je le rends plus beau à regarder. On ne peut pas faire ça pour ma tête, mais je peux le faire pour eux.


Extrait page 115

Le prêtre et Madame voyaient l’enfant changer, ils devinaient qu’un jour ni l’église ni leur amour ne suffiraient à le retenir. Déjà, il rêvait pendant les leçons, on devait le reprendre, on ne le fâchait jamais mais on avait besoin de répéter, de poser plusieurs fois la même question et il y répondait différemment chaque fois. Autrefois, il s’évadait la nuit. En grandissant, il apprit à partir le jour, face à ses protecteurs, les yeux toujours enfoncés dans cette figure impossible à regarder. Il pensait à mille choses, attendant le soir pour se libérer de son propre visage.

 

Extrait page 134

Je vous le dis une fois encore : je ne vous considère pas comme un monstre, vous êtes sur cette Terre au même titre que les vieilles du village et les enfants de l’école, au même titre que les hommes mariés et les veuves. Mais tout le monde n’est pas capable de voir l’entièreté de ce que l’humanité contient.

Le garçon le fixait sans ciller.

-          Vous ne me considérez pas comme un monstre mais vous savez que j’en suis un, souffla-t-il. Sinon, vous ne me garderiez pas ici.

-          Vous n’avez pas tort. Je crois qu’il y a des hommes qui ne sont pas en mesure d’accepter dans leur vie d’autres hommes qui ne leur ressemblent pas. Tenez, pensez-vous que Madame est un monstre ?

L’élève eut un mouvement de recul.

-          Pas du tout !

-          Et pourquoi, selon vous ?

Il réfléchit un instant, l’œil outré. Mais la parole lui manquait.

-          Vous l’acceptez comme elle est, sans ses yeux. Elle est, comme vous, retenue ici. Volontairement. Parce qu’elle ne survivrait pas dans son état au milieu du village.

-          Ça ne fait pas d’elle un monstre.

-          Non, vous ne la considérez pas comme un monstre, mais vous savez que, pour vos semblables, elle en est un.


Extrait page 155

Depuis la naissance de son frère, sa vie entière, dans ses moindres méandres, était remplie par son cadet, ses parents comptaient sur elle, à trois ils formaient un rempart autour de cet enfant divin qui ne comprenait rien au monde, aux êtres, au ciel, à la nature. Elle l’avait compris avant eux, avant les adultes : son frère avait le visage d’un ange – si les anges montraient leur visage – et la pensée restreinte ; elle vivait à ses côtés et jamais il n’avait prononcé un mot sans répéter celui de sa sœur, jamais il ne parlait de ce qu’il voyait, de ce qu’il imaginait, de ce à quoi il réfléchissait, il ne demandait rien, ne s’agaçait pas, il avait cessé, très tôt, de pleurer, il était beau et secs, superbe et vide, sa beauté prenait toute la place, elle le dévorait.

 

Extrait page 245

Les parents étaient venus le matin même. Leurs paroles étaient folles, délirantes, mais le travail du prêtre consistait à accueillir les mots fous et délirants. Alors, il avait écouté, compris, et promis de demander au garçon l’aide dont ils avaient besoin. Il savait que, depuis la mort du fils sacré, ces gens naviguaient entre la moquerie et la pitié, que partout on leur disait de changer de vie, de poser leurs yeux sur d’autres paysages et leurs valises dans d’autres maisons, il savait qu’après avoir eu de la peine pour eux à présent les braves gens s’agaçaient de les voir, encore, déambuler, au Fond du Puits ou sur les boulevards de leur ville natale, appelant à l’aide. On connaissait partout l’histoire de leur enfant et partout, un fois qu’on l’eut racontée, qu’on eut épuisé sa substance, on les considéra comme des oiseaux de mauvais augure.

 

Extrait page 249

Vous n’avez pas à réparer les actes de votre père ; vous avez à vivre en paix, et c’est une affaire longue à régler.

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