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Dehors le soleil brille - Anthony Ray Hinton

  • Photo du rédacteur: deslivresetmoi72
    deslivresetmoi72
  • 12 avr.
  • 9 min de lecture

Dehors le soleil brille

Anthony Ray Hinton –Kero- Amnesty international – mars 2026

Livre acheté d’occasion à une collègue sur une foire aux livres, le thème m’intéressait mais je craignais une certaine noirceur, qui aurait été légitime, mais, après lecture, ce n’est pas ce qui reste en tête. Ce livre est un plaidoyer pour la persévérance, l’opiniâtreté et devrait être lu par tous les acteurs de la justice, tant il met en évidence des dysfonctionnements systémiques et un milieu hermétique dans lequel la reconnaissance de l’erreur est un parcours du combattant pour la victime. Il s’agit bien sûr ici des problèmes de la justice américaine dans l’état d’Alabama, mais ce récit a une portée universelle.  Dans ce témoignage, la réalité dépasse la fiction …un tel scénario serait probablement qualifié d’irréaliste par la plupart des éditeurs !

 

Anthony Ray Hinton, jeune homme noir d’Alabama, se trouve accusé d’un meurtre qu’il n’a pas pu commettre : n’importe qui, sans être spécialiste de la justice, se penchant un peu sérieusement sur son histoire arriverait à cette conclusion, mais, à la défaveur d’un avocat commis d’office incompétent, peu impliqué car mal payé pour cette mission, sa défense n’a aucune chance de profiter à l’accusé. Ce procès est réglé d’avance : le jeune homme noir, connu pour avoir déjà volé ( il a purgé sa peine), accusé d’un meurtre d’un blanc, devant une justice composée uniquement d’hommes blancs, racistes n’avait aucune chance. Il est donc condamné à la peine ultime, condamné à mort. Emmené dans le couloir de la mort, il y tombe dans le désespoir, avant de se relever, de trouver un sens à sa détention en s’impliquant auprès de ses codétenus, en étudiant le droit, et en faisant ensuite appel à un avocat investi dans le combat des noirs pour une VRAIE justice qui ne repose pas sur la couleur de leur peau.

 

Malgré tout, le récit est plus souvent lumineux que noir, comme l’indique son titre. Et c’est à la fois une leçon de vie et un cours sur le fonctionnement de la justice américaine.

 

Extrait page 11 (préface)

M. Hinton est né pauvre et noir dans la campagne de l’Alabama. Il a été le témoin direct de la dure réalité de la ségrégation imposée par les lois Jim Crow et de la manière dont celles-ci limitaient la vie des Noirs. Sa mère, une femme remarquable, lui a appris à ne jamais juger quiconque sur la couleur de sa peau. Il a vigoureusement résisté à l’idée qu’il était arrêté, inculpé et injustement condamné en raison de sa couleur de peau, mais a fini par accepter que ce soit la seule explication. Il était un homme pauvre face à des juridictions pénales qui vous traitent mieux si vous êtes riche et coupable que pauvre et innocent.

 

Extrait page 17

Il est impossible de savoir à quelle seconde votre vie changera pour toujours. On ne peut commencer à identifier ce moment que lorsque l’on regarde dans le rétroviseur. Croyez-moi sur parole, on ne le voit jamais venir.

 

Extrait page 20

Dieu sait que ma mère n’a pas élevé d’assassin. Pendant les mois d’attente du prononcé de la peine par le juge, son attitude est restée la même qu’avant mon inculpation. Savait-elle que je n’étais qu’à une audience de la salle d’exécution ? Nous n’en avons pas parlé et, honnêtement, je ne savais pas si elle faisait semblant par égard pour moi ou si je faisais semblant par égard pour elle, ou si nous étions tous les deux tellement embourbés dans ce cauchemar qu’aucun d’entre nous ne savait comment affronter ce qui se passait.

 

Extrait page 23

Il est difficile d’expliquer ce que l’on ressent quand on est jugé. De la honte. Même quand on sait qu’on est innocent. On a tout de même l’impression d’être recouvert de quelque chose de sale et malfaisant. Par conséquent, je me sentais coupable. J’avais l’impression que mon âme était poursuivie en justice et jugée imparfaite. Quand le monde entier semble vous considérer comme un être mauvais, il est difficile de s’accrocher à sa propre bonté.

 

Extrait page 31

Mais je n’obéis qu’à la volonté de Dieu et ce que vous pensez m’importe peu. Je ne veux pas être électrocuté, mais, quel que soit le chemin que le Seigneur a prévu pour moi, je le suivrai. Vous savez, j’ai constaté que les préjugés étaient nombreux dans cette salle. Vous ne voulez pas la vérité. Vous ne voulez pas le véritable coupable. Tout ce que vous voulez, c’est une condamnation.

 

Extrait page 73

Je venais tout juste d’avoir vingt-neuf ans et, honnêtement, je ne savais toujours pas ce que je voulais faire quand je serai grand. Parfois, j’avais l’impression que la vie consistait plus à procéder par l’élimination que par choix. Je savais que je ne voulais pas être mineur. Je savais que je ne voulais pas aller en prison. Je savais que je n’étais pas fait pour être matelot sur un remorqueur transportant le charbon sur le fleuve. Je savais que je ne voulais pas travailler le samedi. Je savais que je ne voulais pas laisser ma mère toute seule. Mais, à part tout cela, je voulais simplement gagner ma vie, payer mes factures, conduire une belle voiture et trouver une gentille femme avec qui me marier et avoir des enfants.

 

Extrait page 90

« Pour quel crime suis-je arrêté ? Les autres ont parlé d’un cambriolage. J’ai cambriolé qui ?

-          Tu veux savoir pourquoi tu es en état d’arrestation ?

-          - Oui.

-          - tu es arrêté pour enlèvement aggravé, vol aggravé et tentative d’assassinat.

-          - Mec, vous avez le mauvais gars.

-          Mec, on n’en a pas fini avec toi. Il va y avoir d’autres chefs d’accusation. » Acker s’est retourné et m’a regardé droit dans les yeux depuis la première fois où je lui avais dit que j’étais au travail le 25. « Tu sais, je me fiche que tu l’aies fait ou pas. En fait, je crois que tu ne l’as pas fait. Mais ça n’a aucune importance. Si tu ne l’as pas fait, un de tes frères noirs l’a fait. Et tu vas payer pour ça. Tu veux savoir pourquoi ? »

-          Je me suis contenté de secouer la tête.

-          «  Je peux te donner cinq raisons pour lesquelles tu vas être condamné. Tu veux les connaître ? »

-          J’ai secoué la tête à nouveau, mais il a continué.

-          « Numéro 1, t’es noir. Numéro 2, un homme blanc va dire que tu lui as tiré dessus. Numéro 3, tu vas te retrouver devant un procureur blanc. Numéro 4, tu vas te retrouver devant un juge blanc. Et numéro 5, tu vas te retrouver devant un jury entièrement blanc. »


Extrait page 104

Bob McGregor et lui avaient passé un accord disant que quel que soit le résultat du détecteur de mensonge, les deux parties pouvaient l’utiliser. Si j’échouais, McGregor s’en servirait pour me condamner, si je le passais sans encombre, Perhacs pourrait l’utiliser pour prouver mon innocence et leur démontrer une bonne fois pour toutes qu’ils ne tenaient pas le bon type. Cet accord ne m’avait pas inquiété – je n’avais aucun doute concernant le résultat. « Ils n’autorisent pas l’usage du résultat du test de détecteur de mensonge. Bob McGregor a rompu notre accord. »

Je regardais la bouche de Perhacs bouger, mais je n’entendais qu’un bourdonnement, comme si un essaim d’abeilles s’était installé dans ma tête. Je n’entendais rien de ce qu’il disait. La trahison m’a fait le même effet que si l’on infiltrait de la glace sous ma peau. J’ai soudain eu froid, j’tais engourdi, comme si les abeilles dans ma tête piquaient chaque partie de mon corps. C’était de la vraie peur.

 

Extrait page 118

Un policier a raconté mon arrestation. Il n’a pas parlé de la feuille blanche qu’ils avaient voulu que je signe ou du fait qu’ils avaient dit que le pistolet n’avait pas servie depuis très longtemps. Toutes les vérités qui ne faisaient pas de moi un assassin ont été mises de côté ou carrément transformées.

 

Extrait page 127

Les scènes du procès se rejouaient en boucle dans ma tête. Pourquoi Perhacs n’avait-il pas appelé à la barre Lester, ma voisine, les fidèles de mon église pour dire au jury qui j’étais et ce que je faisais ? Il avait laissé le jury me condamner à mort sans la moindre discussion et sans témoignage en ma faveur. Je ne comprenais pas. J’espérais que Perhacs ferait du meilleur travail lors de mon appel – j’étais innocent et je savais qu’il le savait. Le détecteur de mensonge le prouvait. Peut-être que Lester et ma mère pourraient venir me rendre visite avant qu’on m’emmène et que nous pourrions prévoir la suite ensemble. Je n’arrivais pas à penser au couloir de la mort, à imaginer ce que ça allait être. Je voulais rentrer chez moi.

 

Extrait page 151

Chaque nuit, j’entendais les rats gratter et courir. J’imaginais les cafards déferler sur les murs la nuit et se cacher dans la bouche d’aération la journée pour me regarder. J’étais l’insecte pris au piège. Ces cafards étaient plus libres que moi. Les bruits de la nuit donnaient le sentiment de vivre dans un film d’horreur – des créatures rampaient, des hommes gémissaient, hurlaient ou pleuraient. La nuit, tout le monde pleurait. C’était le moment où on pouvait pleurer anonymement.

 

Extrait page 157

Avant d’être dans le couloir de la mort, je n’avais jamais vraiment réfléchi à la peine capitale. Pour moi, la question n’avait jamais été un sujet de débat. Au procès, McGregor m’avait demandé quelle était selon moi la sentence appropriée pour quiconque faisait ce dont on m’accusait et j’avais répondu la peine de mort. Mais était-elle appropriée ? Qui étais-je pour dire qui méritait de vivre ou de mourir ? comment pouvais-je savoir si quelqu’un était coupable ou innocent ? A mes yeux, ce qui était arrivé à Ritter ressemblaient à un meurtre, et comment pouvait-on considérer comme acceptable d’assassiner quelqu’un qui avait tué ? J’ai entendu des types dire qu’après une exécution, la cause de la mort sur l’acte de décès était homicide. Je ne savais pas si c’était vrai ou non. Comment cela pouvait-il être vrai ? Les pensées tournaient dans ma tête jour et nuit – et j’attendais de voir qui les surveillants viendraient chercher ensuite.

 

Extrait page 179

Personne ne peut comprendre ce qu’est la liberté tant qu’on n’en a pas été privé. C’est comme être dans une camisole de force toute la journée, tous les jours. On ne peut pas faire le moindre choix. Oh, que ne donnerais-je pour faire un choix – n’importe lequel. Je crois que je préfère aller me promener plutôt que d’aller me coucher. Je crois que je vais me faire du poulet ce soir. Je crois que je vais prendre la voiture et je verrai bien où j’arriverai.

 

Extrait page 210

Henry m’a expliqué :

« Si ton avocat avait pu soulever un point pendant le procès et ton appel, mais ne l’a pas fait, c’est irrecevable. Si le point a été soulevé lors de ton procès ou de ton appel et que tu as tout de même été condamné et rejeté, c’est aussi irrecevable.

-          Mais ça ne couvre pas tout ? Je veux dire tout ce qui motiverait un recours ?

-          Si, presque tout. »

 

Extrait page 224

Dans le couloir de la mort, la moindre marque de gentillesse était si inattendue qu’elle prenait des proportions énormes. Si vous criez au milieu d’une foule qui hurle, personne en vous entend – mais quand on hurle dans le silence, notre cri résonne plus fort. Dans le couloir, j’allais devenir ce type de voix et j’allais rendre la vie meilleure pour tout le monde – même pour Hill. Ici, nous étions tous les mêmes. Nous étions rejetés comme des poubelles et considérés comme ne méritant pas d’avoir une vie.

J’allais leur montrer qu’ils avaient tort.

 

Extrait page 254

J’entendais que Henry pleurait et mon cœur s’est brisé. Au final, rien de tout cela n’avait d’importance. Qui on est, la couleur de sa peau, ce qu’on a fait, qu’on ait de la compassion pour sa victime au moment de sa mort – rien de tout cela n’avait d’importance. Dans le couloir de la mort, il n’y avait ni passé ni avenir. Nous n’avions que le moment présent et, quand on essaie de survivre un moment après l’autre, on ne peut pas s’offrir le luxe du jugement. Henry était mon ami. Ce n’était pas compliqué. Je lui témoignais de la compassion parce que j’avais été élevé comme ça. C’était le seul moyen pour que je m’endorme le soir dans cet enfer avec l’espoir de survivre un jour de plus. Un éclat de rire ici et là. Une main tendue. L’amitié. La compassion pour un autre humain en souffrance. Je garderais mon humanité. Quoi qu’il arrive, je ne les laisserais pas me prendre ça.

 

Extrait page 290

Chaque jour dans le couloir de la mort, j’avais peur. Et chaque jour, je trouvais aussi un moyen d’y éprouver de la joie. J’ai appris que la peur et la joie sont un choix. Chaque matin, quand j’ouvrais les yeux à 3 heures et que je voyais le ciment, le grillage, la tristesse et la saleté de ma petite cellule, j’avais le choix. Celui de la peur ou de l’amour. Allais-je choisir de vivre dans une prison ou dans mon chez-moi ? Ce n’était pas toujours facile. Les jours où je choisissais un chez-moi, je parvenais à plaisanter avec les surveillants, à écouter les autres gars, à parler de leur affaire, de livres, d’idées et de ce que nous ferions une fois sortis de cet enfer. Mais les jours où j’ouvrais les yeux et où je ne ressentais que de la terreur, quand chaque recoin de cette cellule ressemblait à un film d’horreur en noir et blanc avec un tueur fou armé d’une hache m’attendant pour me découper en morceaux, je refermais les yeux et je m’évadais.

 

Extrait page 369

Quelques jours par semaine, je vais à Montgomery pour travailler avec Bryan et son équipe d’Equal Justice Initiative. Je parcours le pays avec Bryan ou un membre de son équipe et je raconte mon histoire. Je n’ai pas le luxe de prendre ma retraite et je ne crois pas que je le ferais si je le pouvais. Ma retraite de quoi ? J’ai pris ma retraite pendant ma trentaine, ma quarantaine et ma cinquantaine. Maintenant, je suis prêt à vivre. Chaque matin je me réveille heureux d’être en vie et d’être libre. Je suis une voix pour les hommes dans le couloir. Je suis une voix pour la justice. J’incarne tout ce qui ne fonctionne pas dans notre système carcéral.

Je veux mettre fin à la peine de mort.

Je veux m’assurer que ce qui m’est arrivé n’arrive jamais à quelqu’un d’autre.

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