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L'inventaire des rêves - Chimamanda Ngozi Adichie

  • Photo du rédacteur: deslivresetmoi72
    deslivresetmoi72
  • 28 févr.
  • 11 min de lecture

Ce roman était sur ma liste d’envies de lecture et m’a été offert par une amie à Noël. C’est un récit dense et foisonnant qui raconte la vie et les relations de quatre jeunes femmes noires originaires d’Afrique de l’ouest, entre le Nigeria et les Etats-Unis. Tout s’entremêle : histoires d’amour, relations familiales, évolutions professionnelles, amitiés, petites anecdotes ou grands sujets sociétaux.  L’ensemble montre toujours en quoi être femme ET noire influe sur leur parcours et leurs choix, entre fidélité à leur culture d’origine et modernité. Chacune a ses spécificités rendant leurs interactions riches et variées. Les sujets abordés, graves ou légers nous font passer par toute une palette d’émotions au fil des 650 pages.

Chiamaka est une riche héritière, dont la sécurité financière est assurée par la réussite financière de son père : riches demeures, domestiques à son service, elle mène une vie assez oisive et écrit des récits de voyage pour quelques publications. Indépendante, elle refuse tout mariage de convenance et rêve de rencontrer l’âme sœur qui la comprendra et lui donnera l’envie de s’engager. Elle enchaîne les relations amoureuses plus ou moins sérieuses et heureuses.

Sa meilleure amie, Zikora est plus « discrète » dans le roman, moins exubérante. Elle désire avant tout fonder une famille et devenir mère. Elle pense avoir trouvé le partenaire idéal…mais elle finit par se retrouver mère célibataire.

Omelagor, cousine de Chiamaka, est une femme haute en couleurs, au caractère bien trempé : femme de pouvoir, elle mène une brillante carrière dans la finance et utilise ses compétences et connaissances pour jouer les « Robin des bois » et aider financièrement des femmes africaines en proie à des difficultés financières. Moderne, curieuse, ambitieuse, elle démissionne de son poste pour aller étudier aux Etats-Unis et s’intéresse à la pornographie et au rôle de celle-ci dans les relations hommes-femmes. Elle crée un site « Only for men » pour s’adresser aux hommes et décrypter leurs comportements dans les relations amoureuses.

 

La quatrième est Kadiatou, femme d’origine guinéenne, devenue domestique de Chiamaka qui travaille aussi en tant que femme de chambre dans un hôtel et élève seule sa fille pendant que son compagnon est incarcéré. Dans son roman, l’autrice revient sur l’affaire « Nafissatou Diallo / Dominique Strauss-Kahn », Kadiatou incarnant en quelque sorte Nafissatou. Cet aspect du roman est celui qui a le plus retenu mon attention et l’analyse qu’en propose Chimamanda Adichie est très intéressante.

Globalement, les destins croisés et contrastés de ces trois femmes dressent un portrait précis des problématiques sociétales des relations hommes-femmes en pleine mutation grâce aux actions féministes et des difficultés et préjugés liés à leurs origines africaines. Malgré tout, le foisonnant de détails concernant leurs relations amoureuses m’a parfois lassée et j’avoue avoir «sauté» certains de ces passages parfois répétitifs, de mon point de vue.

 

Extrait n° 1

Au retour, dans l’avion, je (Chiamaka) me sentais revigorée, l’esprit palpitant, les pages de mon carnet noircies. Les idées se bousculaient dans ma tête, mais, quand je m’installais dans mon bureau et que j’essayais de les entrelacer pour en faire des phrases, elles m’échappaient aussitôt, demeurant obstinément séparées les unes des autres, refusant de s’unir. Alors, le cerveau embrumé par la contrariété, j’écrivais des choses qui ne correspondaient pas tout à fait à ce que je voulais dire, et j’avais l’impression que mes mots authentiques étaient à ma portée, terriblement proches, sans que pourtant je ne réussisse jamais à les saisir.

« Tu te lances dans la littérature de voyage, maintenant ? demanda ma mère. Tu es devenue exploratrice de terres étrangères ?

-          Non, plutôt observatrice des habitants de terres étrangères et dégustatrice de leur gastronomie », répondis-je en souriant.

Elle leva les yeux au ciel et battit des mains – On aura tout vu ! semblait-elle dire. Je ne lui en voulais pas de sa méfiance. J’étais à nouveau là avec mon orgueil démesuré, après avoir enchaîné les petits boulots depuis la fin de mes études, au lieu de rentrer au Nigeria pour rejoindre mon père et Afam dans l’entreprise familiale.

« Tu ne touches rien tant que ton article n’est pas oublié ? Comment vas-tu payer toutes ces observations et ces dégustations ?

-          Avec mon propre argent.

-          Avec l’argent de ton père, tu veux dire, celui qu’il dépose sur ton compte.

-          Maman, si quelqu’un met de l’argent sur ton compte, il t’appartient, pas vrai ?

-          Tu ne l’as pas gagné. »

Elle non plus n’en gagnait pas, et elle dépensait davantage l’argent de mon père que ce dernier ne le faisait. Mais je n’aurais évidemment jamais dit une chose pareille de vive voix. Plus tard, je surpris une conversation entre mes parents et, au ton théâtral de ma mère, je compris qu’elle tenait à ce que je les entende.

« D’abord, c’était les romains, et maintenant, la littérature de voyage. Et si nous n’avions pas les moyens de financer tout ce qu’elle a envie de faire ?

-          Mais nous les avons.

-          Tu dois arrêter de gâter ta petite dernière. Ce n’est pas bon pour elle ; elle a toujours été trop délicate, ce n’est pas lui rendre service. »

-          Mon père répondit par un bref murmure, un son neutre, pacifiant. Sous sa nature perspicace, prudente, il y avait aussi un rêveur qui savait ce qu’était un rêve et laissait les autres rêver. Ma mère me protégeait à sa façon, la seule qu’elle connaisse, en m’assenant des vérités pleines de bon sens, ayant fait leurs preuves, dictées par la norme.

 

Extrait n°2

Les amis de Darnell étaient le genre de personnes qui pensaient en savoir beaucoup. Leurs conversations étaient toujours alimentées de plaintes ; tout était « problématique », même les choses qu’ils approuvaient. Ils avaient l’esprit de clan, mais le manifestaient avec anxiété, se tournant les uns autour des autres, se surveillant sans cesse pour flairer une faille, une anomalie, un sabotage en préparation. Ils se montraient ironiques quand il s’agissait d’aimer ce qu’ils aimaient, par crainte d’aimer ce qu’ils n’étaient pas censés aimer, et incapables d’éprouver de l’admiration, si bien qu’ils critiquaient ceux qu’ils auraient pu se contenter d’admirer. » Personne ne se voit accorder une bourse aussi vite à moins de coucher avec un type blanc et chauve. La moitié de ce bouquin a été carrément volée à un postdoc. Il a fini ce truc trop vite, ce n’est pas de la vraie recherche, il ne fait pas le poids. »

En leur présence, je me sentais complètement demeurée. J’étais la fille d’un homme riche et j’avais publié deux articles dans un magazine en ligne dont personne n’avait jamais entendu parler. Si encore j’écrivais des essais compliqués pour des revues prestigieuses.


Extrait n°3

Sans bien comprendre ce qu’il voulait dire, j’acquiesçai, avec l’impression d’avoir été réprimandée. La jalousie de Darnell m’aurait enchantée, mais ce n’était pas de la jalousie, parce qu’il savait qu’il était le seul homme qui comptait à mes yeux. Il contrôlait, rationnait ce à quoi j’avais droit. Il réduisait à néant mes plus petits plaisirs, et je l’aidais à les anéantir, sombrant de mon plein gré dans les anfractuosités mesquines de sa volonté. A présent, avec le recul, je perçois si distinctement ma faiblesse, la malléabilité et la docilité dont je faisais preuve sans rien recevoir en retour ; le discernement que l’on acquiert après coup est déconcertant. Si seulement nous avions conscience de nos échecs à l’instant même où nous échouons.

 

Extrait n°4

« Une cérémonie plus modeste ici me convient, mais je sais qu’ils voudront que le mariage ait lieu au Nigeria », ajouta-t-il.

Je le dévisageai. Le mariage. Je ne m’étais jamais représenté un mariage. Ce n’était qu’un concept dont j’avais vaguement conscience, dans un coin de mon esprit. […] Nos parents nous feraient de généreux présents : ceux de Chuka nous offriraient peut-être un appartement à Londres, les miens une maison plus grande dans le Maryland. Je m’habituerais à une vie où je ne serais plus seule, j’aurais un bébé, j’engagerais une nourrice jamaïcaine et j’essaierais d’avoir un autre enfant. Febechi, je le savais, avait eu son second à quarante-trois ans. Je voyais bien que Chuka ferait un père attentif, patient, penché au-dessus de notre bambin sur un tricycle, ou assis par terre à côté de lui pour construire une maison en Lego. Cette vision était extrêmement séduisante, comme une photographie sous un éclairage flatteur. Mais je ressentais seulement un effroi croissant, une agitation au creux de mon estomac à la pensée d’affronter une vérité dont j’aurais préféré qu’elle ne soit pas vraie : je ne voulais pas ce que j’aurais voulu vouloir.

[…] J’aurais aimé pouvoir considérer le mariage comme un honneur, un insigne que l’on m’accorderait. Mais je n’y arrivais pas. L’idée d’épouser Chuka me faisait l’effet d’amputer ma vie pour qu’elle entre dans un nouveau moule, et je ne parvenais à penser qu’à ce qui changerait et qui je ne voulais pas voir changer.

 

Extrait n°5

Lorsqu’une agonie se prolonge, on a le sentiment qu’il faudrait déjà être en deuilmais c’est impossible de s’y mettre car l’on n’a pas encore atteint une fin acceptable. Kwame était une agonie qui se prolongeait. Zikora ne pouvait pas accepter que ce soit fini ; tant de choses demeuraient décousues, inachevées. En quête de raisons, elle faisait l’inventaire de ses souvenirs de la même manière que l’on passe au crible les vestiges d’un feu pour y trouver des fragments qui n’auraient pas été calcinés.

 

Extrait n°6

Des années plus tard, Mama lui raconta qu’elle s’agrippait tout le temps aux jambes de Papa les soirs qui précédaient son départ, les serrant si fort qu’il fallait la supplier de les lâcher. Elle ne s’en souvenait pas. Binta lui montra la photo d’un homme portant un boubou et un chapeau en lui disant que le chapeau de Papa ressemblait à celui-ci. Mais elle ne se souvenait pas du chapeau de Papa ; elle ne se rappelait même pas qu’il en portait un. Plus elle grandissait, plus ses souvenirs lui filaient entre les doigts. Même son visage semblait s’éloigner, come un dessin aux contours qui s’estompaient. Mais elle se souvenait du jour où il ne rentra pas à la maison, des fugaces bourrasques de fraîcheur au-dehors et de l’odeur des premières pluies de la saison, quand l’eau entrait en contact avec le sol desséché.

Papa ne rentra pas à la maison parce qu’il était mort dans un éboulement, à l’intérieur de la vieille mine d’or. On raconta qu’il avait lancé un cri d’avertissement avant que les pierres se mettent à pleuvoir, qu’il avait essayé de sauver les autres hommes malgré le danger qu’il courait. Kadiatou plaqua les mains sur ses oreilles pour ne pas entendre ces histoires.

 

Extrait n° 7

Elle perçut de la haine dans sa voix. Il ne la connaissait pat pas, mais il la haïssait, et il n’avait pas besoin de la connaître pour la haïr. « Couvre-toi », répéta-t-il d’un ton menaçant. Comptait-il lui faire de nouveau mal ? Il voulait qu’elle couvre son corps et le crime qu’il avait commis, qu’elle reprenne l’apparence qu’elle avait avant qu’il n’entre dans la réserve. Comme s’il ne s’était rien passé. De la honte, une honte brûla,te, se répandit en elle comme de l’eau bouillante. Et de la stupeur. Honte et stupeur. Elle baissa sa rob et srera ses bras autour d’elle. Ses jambes tremblaient mais elle le regarda, elle le regarda droit dans les yeux pour lui faire comprendre qu’elle le voyait, qu’elle voyait qu’il était un monstre, non pas un homme. Il ne réritait aps d’être un humain.

 

Extrait n°8

Au téléphone, après avoir dit à Amadou ce qui était arrivé, de lentes et interminables secondes de silence laissèrent la place à des sanglots hoquetants. Il pleurait. « Je ne suis pas là pour te protéger, j’ai fait quelque chose de stupide, on m’a emprisonné et je ne suis pas là pour te protéger », dit-il. Ses larmes firent horreur à Kadiatou. Il était censé se montrer stoïque, en homme peul digne de ce nom. Plus tard, il la réconforta, lui dit que tout s’arrangerait, et il s’emporta contre le vieux Blanc, ce salaud, ce déchet humain, mais ses pleurs avaient déjà laissé dans leur sillage un vestige de rancœur.

 

Extrait n°9

« Vous n’avez pas répondu à ma question, reprit Bone.

- Je vous raconte ce quoi se passa dans la chambre.

- En réalité, nous ne savons toujours pas ce qui s’est passé dans cette chambre. »

Elle le regarda fixement, ébahie. Il ne la croyait pas. Il pensait que l’histoire qu’elle avait racontée n’était pas arrivée du tout. Elle était entrée dans une chambre pour faire son travail, et un client s’était transformé en animal sauvage avant de se jeter sur elle. Elle l’avait expliqué de nombreuses fois, dans le même ordre, avec les mêmes mots, et pendant tout ce temps Bone pensait qu’elle mentait. Ce n’était pas parce qu’elle avait osé dénoncer un client de marque. C’était parce que cet enquêteur ne croyait pas au contenu de sa dénonciation. Pourquoi aurait-elle menti ? Elle n’avait pas voulu cette situation. Elle voulait reprendre le travail, parler au téléphone avec Amadou, aller au cinéma avec Binta, cuisiner de l’attiéké le week-end, s’occuper de la maison de Chia, regarder ses films de Nollywood. Elle avait une vie agréable. Pourquoi mentirait-elle à propose de quelque chose qu’elle ne voulait absolument pas ?

 

Extrait n°10

Mais Jamila veut dire en réalité que l’argent est une armure, et elle a raison. L’argent est une armure, mais c’est une armure poreuse. Non, l’argent est une armure ET c’est une armure poreuse. Elle vous sert de bouclier, vous nourrit de la drogue puissante de l’indépendance, vous octroie du temps et la possibilité de choisir. Grâce à l’argent, je peux aller où bon me semble, quand bon me semble, et c’est encore grisant, cela continue de m’enivrer. Quand j’ai commencé à gagner plus que je ne m’étais imaginé gagner un jour, je m’encourageais à être dépensière, chuchotant pour moi-même : « J’en ai vraiment les moyens, maintenant, j’en ai les moyens. » […] L’argent vous trompe pourtant sur tout ce qu’il est incapable d’empêcher, sur tout ce dont il ne peut vous protéger.

 

Extrait n°11

Je ne pense pas que ces petites graines m’ont préservé de forces spirituelles maléfiques pendant l’enterrement d’oncle Hezekiah, mais après ces obsèques j’ai commencé à m dire que je pouvais respecter ce en quoi je ne crois pas. Il est parfaitement absurde de croire en l’ogwu, ce vaste assemblage d’éléments disparates, fondamentalement dépourvu de logique. Mais tant d’autres choses manquent de logique. Quelle logique y-a-t-il à se sacrifier à un dieu omniscient, à quoi sert-il que Jésus meure avant que Dieu puisse nous sauver ? Sans doute la logique n’est-elle pas le but de la foi ; sans doute le secours l’est-il.

 

Extrait n°12

Que ma mère soit bénie, mais elle boit tous les matins un verre d’arrogance à la saveur igbo très prononcée, le genre d’arrogance qui fait paisiblement croire aux parents éloignés que le fruit de votre dur labeur leur appartient aussi dans  une certaine mesure.

 

Extrait n°13

En réalité elle voulait dire : Ne m’oubliez pas et aidez-moi quand vous le pourrez. Sa patience était une stratégie, et je la trouvais admirable. Rendez-vous compte de ce que Mama Olisa aurait pu faire avec une toute petite partie de cet argent. Si elle en possédait une toute petite partie. Et si elle en avait la possibilité ? Je n’y avais encore jamais réfléchi, mais, à cet instant, un plan très net s’est formé dans mon esprit, comme voué à exister depuis longtemps. Quand nous déplacions de l’argent, nous immatriculions souvent de nouvelles sociétés ; j’ai donc appelé l’avocat pour savoir si le nom Robyn Hood – Robyn avec un Y - était déjà pris . Quand il m’a répondu par la négative, j’ai eu envie de laisser échapper un rire dément et joyeux.

[…]

Jide trouvait que distribuer de l’argent à des femmes qui géraient de petites entreprises était une idée folle.

«  De l’argent gratuit, comme ça ? elles vont le dépenser. Elles ne s’en serviront jamais pour leur affaire, disait-il.

- Tu ne connais pas les femmes.

Il y a deux catégories de gays, ceux qui aiment les femmes et ceux qui les détestent. Heureusement pour toi, tu as deviné à laquelle j’appartiens », a dit Jide. C’était l’une de ses remarques préférées quand il avait l’ivresse joyeuse.

« Aimer les femmes ne veut pas dire qu’on les connaît » ai-je répliqué.



Extrait n° 14

Je connaissais un peu les premières femmes auxquelles j’ai donné des subventions. Elles étaient originaires de mon village, Abba, et de villages voisins – Abagana, la terre ancestrale de ma grand-tante, Umunnachi, où est née ma grand-mère maternelle, et Nimo, où mon grand-père a autrefois vécu. Je me suis rendue dans leurs boutiques, je les ai saluées et elles m’ont saluée à leur tour, contentes d’avoir la visite d’Omelagor, la fille du professeur, celle qui avait réussi à Abuja.

« Je veux soutenir votre commerce. Utilisez ceci pour le développer, et que ça reste entre nous ; pour me remercier, aidez simplement une autre femme quand vous le pourrez. »

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