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La maison vide - Laurent Mauvignier

  • Photo du rédacteur: deslivresetmoi72
    deslivresetmoi72
  • 4 janv.
  • 32 min de lecture

J’avais repéré et mis de côté La maison vide avant que Laurent Mauvignier ne reçoive le Goncourt, très mérité ! Mais je n’avais pas encore eu le temps de le découvrir…C’est un pavé et, ayant déjà lu Laurent Mauvignier, je sentais qu’il fallait vraiment se donner le temps de plonger dans le récit, et c’est le cas. Je ne détaillerai pas le contenu du roman qui a largement été dévoilé par les critiques suite à l’attribution du prix Goncourt. C’est donc le récit de la vie d’une famille, sur 4 générations, dont le point commun est la maison située à La Bassée, en milieu rural. En s’appuyant sur des faits connus, l’auteur comble les lacunes du récit familial en imaginant ce qui aurait pu vraisemblablement se passer, essayant de trouver dans cette histoire et les secrets de famille l’explication du suicide de son père à 41 ans. La clé semble se trouver du côté de Marguerite, sa grand-mère. Dans cette famille, les liens sont compliqués, marqués par les conventions sociales du milieu rural et « petit-bourgeois ». Ce livre est une plongée dans la société et ses évolutions, de la fin du 19ème aux années 50-60, et le point de vue est celui des femmes…un matriarcat à l’époque du patriarcat ! Les deux guerres marquent des ruptures dans l’équilibre précaire des mariages, des familles.

Au fil de ma lecture, j’ai trouvé le style très fluide : les phrases sont longues, et c’est comme si on suivait le cheminement de la pensée de l’auteur, ses associations d’idées. J’ai ressenti des similarités, parfois dans le style, parfois dans les thèmes décrits, tour à tour avec Proust ( et pas seulement parce que c’est le nom de famille des premiers de la lignée), Maupassant, Zola et aussi, la Saga des Cazalet d’Elizabeth Jane Howard qui décrit aussi, sans un style différent, la vie d’une famille anglaise sur plusieurs générations et sur la même période historique, avec le même parti pris de focaliser sur le point de vue des femmes.

Avec La maison vide, c’est une immersion complète dans le quotidien d’une famille à travers le temps : à partir des tâches et occupations de chacun, l’auteur dévoile les interactions entre les personnages, les sentiments et ressentiments, les non-dits, les incompréhensions entre les générations, l’impact de la Grande Histoire sur la vie des « petites gens ». J’ai lu quelque part que c’était un récit de 750 dans lequel il ne se passait quasiment rien mais qui nous tient quand mêle en haleine…et c’est vrai : pas de grande aventure, pas de scènes « explosives », mais un fil conducteur qui se déroule, celui d’une quête de l’auteur pour connaître l’histoire de cette maison désormais vide mais qui a connu tous les bouleversements qui ont traversé et façonné sa famille.

 


Extrait n°1

Cette médaille – non, je ne l’ai pas retrouvée. Je finis par me demander si je ne l’ai pas inventée, mais je la revois – sûr – dans les tiroirs de la commode, et je ne m’explique pas pourquoi je ne la retrouve pas, pourquoi tout est là sauf elle, comme si elle n’avait jamais existé que dans mon imagination et dans le récit de mes parents.

D’une certaine manière, on peut dire qu’elle est présente quand on arrive dans le cimetière du village ; une preuve écrite est là, sur le monument aux morts, inscrite dans la pierre. Parmi les noms, celui de mon arrière-grand-père paternel


Extrait n°2

mon père, avec ses lunettes aux bordures dorées et noires, son peigne démêloir en corne blanchâtre, son portefeuille, son permis de conduire et sa carte d’identité, et ces autres objets, minuscules, bien plus vieux ceux-là, qui dorment comme des enfants sages comme des images, là où on les a laissés ; tous ces papiers militaires avec les insignes de pompier, les grades, mais aussi les médailles d’ancien combattant d’Afrique du Nord qui signaient déjà une part de sa mort du temps où, la mort, il ne se l’était pas encore donnée, mais où donc on la sentait à l’œuvre, quand elle laissait surgir des traces de cette jeunesse disparue près de Sidi Bel Abbes, qu’il taisait pour ne pas dire sa guerre d’Algérie.


Extrait n°3

La photo doit dater de 1913, année de sa naissance. Sur ce bébé joufflu, il faut s’arrêter : avec ma grand-mère Marguerite, quelque chose se joue de la violence muette de la famille. Mais des ciseaux ont taillé et coupé la forme d’un ovale, laissant à la place de son visage un trou, un espace vide – rien. Le visage de Marguerite a disparu. Quelqu’un, dans la famille, avec obstination et résolument, a choisi de tuer Marguerite symboliquement, comme si supprimer les gens des photos c’était les tuer mais surtout affirmer qu’on les tue, signer le geste de tuer en l’exhibant plutôt qu’en essayant de cacher les traces de son crime.


Extrait n°4

D’un bout à l’autre d’un siècle trop court, ils sont posés l’un en face de l’autre, se répondent, dialoguent par-dessus la béance que laisse Marguerite, fille de l’une et mère de l’autre. Moi, de mon côté de la rive du temps, j’aperçois tout ça comme le seul récit diffracté d’un monde dont la gloire a été – par la mort de Jules – le signe avant-coureur de la catastrophe familiale qui a nourri le récit qu’aujourd’hui quelque chose en moi cherche à comprendre, comme pour en reconstituer le puzzle


Extrait n°5 

Ce qui reste aujourd’hui pour nous dire que tout ça est arrivé, qu’il y a eu un François qui est mort pour que ce soit possible, une Révolution française et un Napoléon, des arrière-arrière-grands-parents et oncles pour que ce soit possible, c’est que la maison est là, et que, même vieillie, abîmée, meurtrie par le temps, elle se tient toujours debout et trône sur son promontoire d’où elle domine toute la vallée en contrebas, avec l’air de veiller sur elle quand, pendant longtemps, elle avait dû se vanter de la toiser.


Extrait n°6

C’est que, tout fortunés qu’on était, on n’en était pas moins des paysans, des terriens, et dans terrien elle entendait t’es rien, se répétait t’es rien, t’es rien, et la douleur qu’elle en ressentait serrait sa poitrine davantage que son corset. Si elle savait que Firmin en était sans doute lui aussi meurtri, il n’aurait jamais osé l’avouer, bien qu’il ait pu faire remarquer, à l’occasion, que ce que pensaient les bourgeois ne l’intéressait pas. C’était dit avec une telle brusquerie et une telle aigreur que la brutalité et la fin de non-recevoir la portaient à conclure le contraire, à déduire que l’indifférence de son mari était feinte et que la piqûre d’orgueil, si modeste en apparence, était profonde et vive.


Extrait n°7

C’est ce mépris qu’elle percevait dans le regard de gamines qu’elle surclassait dans tous les domaines mais qui triomphaient d’elle dans le fond de son cœur, simplement en la toisant. Elle savait qu’elle ne pourrait exister sans toucher la perfection dans le regard de Dieu, des saints, de Jésus et de Sa Sainte Mère, de la Mère Supérieure et des maîtresses. Elle n’avait pas le choix et c’est ce qui la différenciait de toutes les autres qui, elles, pouvaient s’accommoder de la médiocrité de leurs résultats et même pour certaines s’y prélasser. Marie-Ernestine, en quelques mois, était passée du monde de l’enfance à celui des adultes ; l’enfance elle-même n’est pas égale entre les fillettes, et cette connaissance avait tué l’innocence en elle, Marie-Ernestine le savait, elle se le formulait chaque jour, car au contact des demoiselles son esprit s’était aiguisé. Elle avait su reconnaître les signes de condescendance qui pesaient sur elle à cause de ces intonations dans la voix qui la trahissaient, sa façon un peu lourde de s’asseoir, son manque de distinction dans l’ineffable de gestes et de mouvements qu’elle ne maîtrisait pas – pas encore.

Toutes étaient des jeunes filles très bien qui n’avaient pas à être acceptées par Dieu, parce que Dieu et toute la Sainte Famille avaient leur rond de serviette à la maison – maison qui n’en était d’ailleurs pas une, puisqu’il s’agissait plutôt d’hôtels particuliers ou de manoirs au bord du fleuve, rien à voir avec le monde de Marie-Ernestine, qui avait appris à ne jamais parler de chez elle ni de ses parents – à part de son frère Paul, grâce à qui elle pouvait feindre d’avoir des relations directes avec le bon Dieu, simulant – certaines auraient dit singeant – une sorte de proximité parmi les fillettes pour se sentir unie à elles par un jeu d’habitudes auxquelles on ne fait même plus attention tant elles font partie de nous, les dédaignant pour mieux montrer combien on appartient à la même tribu – une classe sociale se regardant s’épanouir à travers ses membres, rejetant comme une prothèse impossible les prétendants qui auraient montré trop d’ardeur à s’agréger à l’ensemble sans en posséder les signes distinctifs.


Extrait n°8

Plus elle redoutait les jours passés hors du couvent, plus elle craignait le retour chez elle, les vacances et les fêtes tout le long de l’année, plus elle se jetait dans une ferveur religieuse qui finit par inquiéter l’aumônier et la Mère Supérieure.Marie-Ernestine se planquait dans la religion comme elle aurait pu le faire derrière une console de jeux un siècle plus tard, elle s’offusquait et ne comprenait pas quand on lui disait qu’en toute chose il fallait avoir de la mesure, que même dans la perfection il fallait savoir pondérer ses exigences et comprendre que même les ardeurs de la sainteté – non, chère enfant, les saints ne sont pas des êtres comme nous, lui faisait-on remarquer. Et si elle insistait, ce qu’elle faisait auprès de la Mère Supérieure, celle-ci lui répliquait que les saints sont des modèles mais que les imiter de trop près ne fait que révéler notre vanité.


Extrait n°9 

Ce jour-là, Marie-Ernestine voit sa vie qui chavire comme une ridicule coque de noix dans une mer déchaînée contre laquelle il ne s’agit pas de lutter, mais dont il s’agit d’accepter ce qu’elle voudra – disloquer le rafiot et l’écarteler ou le projeter sur des récifs, ou, au contraire, le mener sur les plages d’une île de rêve où la bonne fortune attend qui la voudra.


Extrait n°10 

Pourtant Florentin Cabanel n’a décidément rien à faire chez nous, dans le canton de La Bassée, dans ces contrées où des hommes comme lui n’existent pas, ne sont que des images, des idées vaguement scandaleuses et irréelles, la rumeur d’un fantasme de vie humaine colportée par des romans dont les histoires à tiroirs se déploient dans de vastes salons parisiens où l’on meurt d’amour et de trahison entre deux infusions. La vie de Florentin Cabanel est si lointaine et indéchiffrable qu’on la regarderait comme le spécimen d’une espèce en voie de disparition si Florentin Cabanel lui-même, par sa présence, ne donnait le sentiment d’une réalité tangible, tout le contraire de la relique d’un roman balzacien que personne n’aurait lu.

On pressent dans ces mots une grande proximité entre le maître et l’élève. Si je n’y avais pas prêté attention tout d’abord, c’est que Florentin Cabanel ne me semblait pas être une figure essentielle de ce qui nourrissait mes motivations souterraines, à savoir la reconstitution d’une histoire familiale qui pose, peut-être, en filigrane, les prémices des questions qui me taraudent depuis mes seize ans, année du suicide de mon père, sur ce qui pousse un homme comme lui à mettre fin à ses jours, comme si tout depuis sa naissance l’avait programmé, comme si aucun hasard ni coup du sort n’y étaient pour rien, mais que tout était le résultat d’une sorte de logique mathématique mise en place, silencieuse et implacable, depuis avant sa naissance, avec celle de sa mère, Marguerite, ou même avant, avec Jules, son grand-père, ou avec sa grand-mère, Marie-Ernestine.


Extrait n°11 

elle savait écrire, mais pas s’exprimer ; elle savait penser, mais pas organiser ses réflexions ; elle savait ce qu’elle voulait dire, mais était incapable de le dire. Il lui avait fallu plus d’une semaine, des dizaines de brouillons pour finir par un remerciement presque froid pour ses encouragements ; un calme et une indifférence polie pour masquer le feu qui la brûlait, pour calmer l’impatience qu’elle avait d’être en été pour reprendre les leçons de piano.


Extrait n°12 

Mais elle avait surtout été suppliciée par le plaisir que son mari avait pris à sourire à la jeune pianiste dont Marie-Clarté était sûre qu’elle ne se rendait compte de rien, non, bien sûr, comment une jeune fille élevée au couvent aurait-elle pu imaginer qu’un homme qui avait près de quinze ans de plus qu’elle passait son temps à la cajoler et à lui sourire uniquement dans le but de mortifier sa femme, celle qu’il avait épousée en lui jurant une fidélité et un amour qui n’avaient été qu’une parole aussi creuse et vaine qu’avait été solide, rancunière et tenace sa haine envers elle et sa maladie, comme si sa maladie la pauvre épouse l’avait choisie, désirée dans le but secret de le contraindre, lui, à venir s’enterrer dans cette campagne éloignée de tout, comme si au fond il lui reprochait d’être tombée malade dans le seul but de le garder pour elle seule.


Extrait n°13 

Il déployait une rhétorique paradoxale, assénant qu’il ne disait rien au quotidien de ce qui lui pesait, répétant qu’il acceptait tout, et, en lui jetant ces reproches à la figure, il ne lui venait pas à l’esprit qu’en en parlant il se contredisait et mentait, mais peu importe puisque sa femme ne répliquait rien et s’enfonçait dans un silence plus profond que le silence ; elle se taisait, si l’on peut dire, à l’intérieur du silence, à tel point que plus un mot ni aucune idée ne pouvaient refaire surface dans son cerveau, qui restait vide de toute idée, de tout début de formulation. Florentin abusait de l’avantage et haussait le ton pour lui rappeler comment il avait renoncé à tout pour elle et sa famille, comment il avait sacrifié une vie riche de promesses pour venir s’enterrer auprès d’une femme stupidement jalouse et puérile. Là, triomphant – victoire trop facile, triomphe sans gloire –, il pouvait lui jeter à la face son amertume et son mépris, avec une secrète jouissance dont il s’étourdissait en lâchant qu’elle le priverait des joies de la paternité et de la nécessité d’une descendance, parce que son ventre à elle n’en avait pas voulu. Il parlait calmement et froidement pour lui dire tout ce qu’elle n’était pas, ne lui donnait pas, ne lui donnerait jamais ni à lui ni à aucun homme, et il finissait par lui dire – coup de grâce – combien il la plaignait et ne la quitterait cependant jamais, car il n’avait pas le cœur à l’abandonner ; il n’était pas un monstre, non, et au fond de lui il savait bien – cette fois en prenant bien soin de garder cette vérité pour lui – qu’on ne quitte pas ceux qui ne tiendront pas longtemps : il suffit d’attendre que le cœur les abandonne pour jouir enfin des joies d’un veuvage et d’un héritage qui apparaissent alors pour ce qu’ils sont, le remboursement mérité du sacrifice de sa jeunesse.


Extrait n°14 

Bientôt l’année se termine, elle va sortir du couvent et n’aura plus aucun mérite aux yeux de personne ; elle prie encore en secret, toujours elle murmure dans sa prière, Le piano le piano le piano, comme pour invoquer le seul dieu auquel elle croit vraiment, qui lui semble stable sur terre, et elle espère, elle veut croire que le piano est sa seule chance, oui, que bientôt le Conservatoire va lui ouvrir ses portes – dorées comme celles du Paradis dont elle rêvait quand elle avait dix ans.


Extrait n°15 

C’est à son tour de se demander pourquoi il a eu l’idée de le faire lire à son élève, ce livre, pourquoi veut-il si obstinément élever cette jeune fille et se faire le Pygmalion d’une gamine qui n’est douée pour le piano que par accident ? Pourquoi s’est-il à ce point entiché de cette petite fille trop conformiste, pourquoi vouloir sauver d’elle-même cette gamine trop prude, trop rigide sous ses airs ouverts et intelligents, alors qu’il sait bien qu’elle n’est que le résultat reproductible à l’infini d’un profil de jeunes filles comme tous les établissements religieux et les normes paysannes les fabriquent ? Il le sait, comme il sait aussi qu’elle sait ce à quoi il pense à ce moment précis : elle sent combien il la méprise et pense qu’elle et lui ne pourront jamais partager ce Zola qu’il a l’air de tant apprécier.


Extrait n°16

Jules, elle ne le verra pas tout de suite. Elle n’aura d’ailleurs pas été certaine de vivre cette scène, de sentir les secondes qui ont suivi, elle restera longtemps entre l’impression d’une immersion dans un cauchemar et, en même temps, dans une zone molle et silencieuse, comme irréelle et déconnectée du temps, une scène saturée de signaux contradictoires qui ne racontent rien que l’exaspération et la saturation des gestes et des corps – une tension, un étirement lugubre des lumières et des ombres – le bord de l’évanouissement. Elle ne verra pas le jeune homme trop gros et les rires autour de lui, les claques dans le dos, les félicitations, son air empêché dans ses habits du dimanche, la grosse toile bistre de sa veste et son chapeau mou entre les mains ; elle ne le verra pas se détacher pour venir, un pas devant l’autre, hésitant, esquissant une marche intimidée vers elle et son futur beau-père.

[…]Peut-être que ce ne sont que quelques jours ?  Peut-être que déjà une ou deux semaines ont passé ?Des ombres, des heures effilochées et distendues mais suffisamment longues pour que, très vite, Marie-Ernestine sache qu’elle a oublié des pans entiers de ce qui a suivi, car sa mémoire aura été comme perforée, oblitérée, et la jeune fille ne se souviendra plus vraiment ce qui se sera passé quelques heures après, ou seulement juste après, tout juste après, et plus rien de la soirée et du soir lui-même – la nuit elle aussi sombrant dans un oubli sans fond comme, plus tard, les premières heures du jour, tout le lendemain et les quelques jours et nuits suivants –, un gouffre où Marie-Ernestine aura laissé mourir ses illusions dans l’écho vaseux de la voix de son père.


Extrait n°17 

Les premières semaines, donc, Marie-Ernestine est tellement assommée que rien ne lui parvient, ou alors de loin, comme un récit adressé à quelqu’un d’autre. Le plus souvent tout l’indiffère, rien ne la réveille de son engourdissement malsain ; rien ne la sort de cette hébétude où elle croit qu’elle dormira cent ans. Mais un jour la torpeur cesse, en plein cœur de juillet. Un matin, ce n’est plus l’endormissement prolongé dans cet état de demi-somnolence s’éternisant dans un épuisement sans fin, c’est au contraire un lever transformé par la colère et l’écœurement, par le besoin d’en découdre, peut-être, avec son père. C’est avec la pleine conscience qu’on veut la marier avec un homme qu’on a choisi pour elle et surtout avec la pleine conscience qu’on veut la priver de son désir de musique qu’elle se lève, le cœur bondissant dans sa poitrine, la haine au cœur comme si elle venait de comprendre ce qui lui arrivait, comme si tout à coup elle se disait qu’elle ne pouvait pas renoncer à sa vie sans l’avoir défendue pied à pied, comme si elle sortait de sa tombe, dressée et prête à envoyer valdinguer la mort et les destins funestes, en se disant que, cette fois-ci, si jamais l’homme qui venait tous les soirs lui rendre des hommages dont elle n’avait rien à faire osait encore lui promettre de se retirer si elle lui en donnait l’ordre, elle le lui donnerait, et encore le donnerait en lui éclatant de rire au visage, en le giflant si l’occasion s’en présentait, en lui lançant à la figure que de toute façon il n’avait jamais été question pour elle de céder à quoi que ce soit et qu’elle attendait juste qu’il perçoive le ridicule de la situation et que de lui-même il décide que ça cesse, arrêtant tout simplement de se rendre odieux et stupide dans le regard de tous les gens des hameaux, qui devaient rire de lui avec ses fleurs des champs et son chapeau plein de sciure de bois, comme les rainures de sa veste en velours côtelé qu’il devait brosser chaque soir pour la rendre présentable – sans succès.


Extrait n°18

Elle veut apprendre à le détester très vite, elle veut, comme elle a fait avec les bonnes sœurs, comme elle a fait avec le couvent, apprendre avec méthode à le haïr, sans trembler ni faillir, sans lui donner la moindre chance de garder un peu d’éclat dans sa mémoire. C’est pourquoi, lorsqu’elle monte dans le coupé, elle ne se retourne même pas pour le saluer, non, qu’il reparte vers ce monde de la musique et de la beauté qu’elle n’a jamais rencontré que pour son malheur, qu’il disparaisse et s’évanouisse, car à ce moment ce ne sont pas la tristesse et l’amour qui parlent en elle, mais l’ivresse de la colère et du ressentiment.


Extrait n°19

Car des secrets se répandent en nous comme s’ils avaient été énoncés depuis toujours par ceux-là mêmes qui précisément font d’eux des secrets. Ce n’est pas que ces derniers se trahissent et disent sans s’en rendre compte ce qu’ils veulent taire, non, c’est qu’ils ne sont pas seuls : ils ont des amis, des voisins, de la famille, des gens comme des ombres qu’ils ont chargés du devoir de dire, l’air de rien, ce qu’eux font profession de taire. Et c’est ainsi qu’un siècle plus tard les rumeurs virevoltent encore dans les plis des rideaux derrière les fenêtres des voisins, qui accumulent vos secrets de famille et savent les colporter aux générations à qui on voulait les taire, comme le pollen se transporte dans l’air, essaimant au plus loin de son lieu d’origine. Les mots ont traversé le siècle avec les paroles des vieux, les intonations des vieux, comme si les vieux survivaient dans leurs enfants et petits-enfants et qu’ils nous parlaient à travers ces derniers pour nous raconter que dans cette famille on se donne la mort depuis longtemps, oui, ils disent, la mort dans le sang – j’étais pas né, toi non plus – personne ici –, quand la vieille pianiste elle-même avait essayé de se tuer alors qu’elle n’avait pas vingt ans.


Extrait n°20 

aujourd’hui, elle sait qu’elle ne pourra pas être heureuse si on lui impose cet homme, et elle sait aussi qu’on va le lui imposer, qu’elle ne pourra rien faire contre. Alors elle s’étonne et se révolte contre la voix qui lui dit qu’elle est touchée que tous les jours il vienne, car quelque chose se passe en elle qui la trouble, l’émeut et la dérange. Tous les jours, donc, il vient la voir et elle doit concéder à son esprit de révolte, à son mépris même, qu’elle commence à éprouver une sorte de douceur à sa présence. Elle découvre comme le mouvement naissant d’une émotion qui la rassure, pas encore du plaisir, non, mais comme un vacillement face à lui quand son corps maladroit entre et qu’il reste empêché devant elle. Non pas qu’elle s’ingénie soudain à trouver en lui la beauté dont il est dépourvu, non, ni aucun des agréments d’intelligence, pas même de délicatesse qui le différencieraient des autres, non, rien de ce qu’elle avait cru que les femmes aimaient trouver chez les hommes pour se dire prêtes à les épouser. Mais elle sent pâlir sa colère et son mépris contre lui ; elle sent s’effondrer, à l’intérieur d’elle-même, la certitude de son rejet.


Extrait n°21 

une jeune fille comme elle, une jeune femme, même, puisque désormais elle est en âge de comprendre ce dont tout le monde lui parle, doit avoir la force de ne pas sombrer dans des états d’âme – qu’y a-t-il de pire que les états d’âme ? Marie-Ernestine entend dames, mesdames, les dames, états dames – et savoir ne pas se laisser enfermer dans des mélancolies de femmes qui n’ont rien d’autre à faire que de se créer des problèmes qui n’existent pas, des caprices, oui, des humeurs d’enfants chéries, des drames de vieilles filles, c’est ça, tout à fait ça


Extrait n°22 

Elle a honte et ne sait même pas si c’est de ne pas leur ressembler qui lui fait honte ou si, au contraire, c’est de leur ressembler malgré tout et de devoir accepter de vivre avec le même sang que le leur dans ses veines.


Extrait n°23 

De toutes les choses qui restent de cette journée du 17 juin 1905, il y a des traces qui se sont imprimées dans l’histoire familiale et dont les conséquences sont là, remontées elles aussi jusqu’à nous, ou au moins peut-être jusqu’au suicide de mon père. Ce que je crois, c’est que celui-ci, en 1983, se suicide aussi – pas seulement ni exclusivement, mais aussi, à cause d’un mariage de 1905. Je crois que ce qui s’est passé là est une mécanique précise et invisible d’enchaînements que rien n’aurait pu arrêter, comme un mécanisme meurtrier. Ce qui se joue là, ce ne sont pas seulement les cris et les danses, les jeux, les rires d’une noce, c’est le nom même de ce qu’autrefois on appelait la fatalité, le nom du déterminisme social, comme on l’appellerait aujourd’hui, le nom de l’histoire – l’histoire et les histoires qui pivotent sur elles-mêmes et glissent, vacillent, emmêlées les unes aux autres et de si loin dans le temps que personne ne peut plus en démêler l’écheveau.


Extrait n°24 

elle joue le rôle qu’on lui a attribué, constante et docile, même si désormais tous les jours seront la même journée recommencée ; elle se terre dans sa propre vie avec la rigueur qu’exige l’art de la musique, et se fabrique une vie précise et régulière, ordonnée et calme


Extrait n°25 

Comment c’est possible de nous foutre dans un merdier pareil ? Le gouvernement va nous rafler tous les hommes capables de tenir les fermes, de finir les moissons – et qu’est-ce que c’est de déclarer une guerre un samedi, en plein été ? En pleines moissons ? Ils ont quoi dans la tête, les gens qui décident ça ? –, il n’en revient pas et ne veut pas y croire, ne peut pas, et autour de lui maintenant les hommes s’agitent et laissent les outils mais luiOn finit le travail ! Il serait prêt à se battre pour interdire aux hommes de quitter le champ, même si bientôt il comprend qu’il n’a pas le choix, qu’il doit s’y résoudre, c’est fini pour aujourd’hui : on vient de basculer dans une vie nouvelle et imprévisible. Bientôt tous les champs sont vides.

Bientôt tous les hameaux se vident.

Bientôt tout le monde se retrouve devant la mairie de La Bassée pour lire et relire l’affiche blanche avec ses drapeaux tricolores entrecroisés, l’avis de mobilisation et, pour commenter, s’interroger à voix haute, trouver du courage et du réconfort pour se donner du cœur et se convaincre que Tous à Berlin ! on se raconte que c’est une histoire de quelques semaines, c’est sûr, les plus pessimistes – on les connaît, avec leur mine défaite et fatiguée d’avance, grise, molle – se contentent d’annoncer que ce sera fini non pas dans quelques semaines, mais dans quelques mois. On peut pinailler pour savoir si c’est pour la fin de l’été, l’automne ou l’hiver, mais au moins on est certain de ça : on sera rentré pour fêter Noël en famille.


Extrait n°26 

Bien sûr, on ne sait rien de ce qui a pu se dire ni se vivre dans la famille de Jules comme dans celles des centaines de milliers d’hommes partis sur le champ de bataille ces jours-là. On ne saura jamais comment Jules a pu ou non étreindre sa femme, ni si l’un ou l’autre aura pleuré, s’ils auront pleuré ensemble, s’ils auront su ou pu inventer, avant le temps de leur séparation, une tendresse et un amour qui leur aura le plus souvent fait défaut le temps de leur union. On ne saura pas qui, des deux, aura le plus souhaité de courage à l’autre, de la chance, de la force, ni qui aura juré de faire de son mieux, que ce soit pour la France ou pour la maison. On ne sait rien de l’intimité qui chuchote dans les couloirs de l’histoire, on ne le saura jamais, on peut juste imaginer que, pour certains, le départ aura été l’un des événements les plus cruels de la guerre, que pour d’autres il aura peut-être été au contraire une forme de libération ou même de soulagement, et que, pour d’autres encore, il n’aura rien été du tout, juste un moment à passer, pas forcément agréable mais pas non plus si douloureux.


Extrait n°27 

il entoure son épouse d’un silence qu’elle a fini par ne plus remarquer, car elle connaît la joie secrète qu’elle éprouve de son absence, qu’elle ressent chaque soir au moment d’entrer dans une chambre dont la porte restera heureusement close tous les soirs, une chambre dont toutes les odeurs des hommes semblent avoir disparu sans qu’elle en regrette jamais la présence. Ça, bien sûr, elle ne le dit pas, ne l’écrit pas, et c’est à peine si elle ose se l’avouer – ou parfois le matin, se coiffant, lorsqu’elle se regarde dans la glace où elle capte, dans le pli des yeux ou sur celui des lèvres, comme le sourire retenu d’un bien-être retrouvé – comme une liberté qui la décharge d’un poids dont elle ignorait avant le départ de son mari à quel point il était lourd pour elle. Mais on aurait tort de se raconter qu’elle se serait contentée d’un

Bon débarras

ni qu’elle se serait réjouie de voir son mari aller se faire tuer pour ses beaux yeux ou pour ceux de leur fillette, pas plus que pour la banque de France ou la frontière belge. On aurait tort de croire que, des sentiments qu’elle éprouve pour Jules, rien n’existe que le ressentiment et la haine ; les années ont élimé la force de la colère et de la rancœur et ont façonné une forme d’attachement entre les époux, attachement ténu mais réel, lié à la communauté de destins que la vie leur a imposée. Et c’est pourquoi on se tromperait en se racontant que Marie-Ernestine n’aura pas eu peur pour lui ni qu’elle n’aura pas souhaité son retour, qu’elle n’aura pas éprouvé, à chaque retard de lettre, une inquiétude se cristallisant en crainte au bout de quelques jours puis, de plus en plus précise, en une peur réelle et lourde, tenace, l’étouffant presque, la réveillant la nuit avant de céder à l’angoisse après quelques semaines et puis, enfin, au soulagement en recevant la lettre tant attendue. Il serait injuste de la croire indifférente face à celui qui, étant son mari et le père de son enfant, était aussi un soldat dont elle espérait comme pour tous les autres qu’il reviendrait de la guerre, car son retour voudrait dire qu’alors tout reprendrait sa place, ce que tout le monde – à part les fous furieux galonnés des deux côtés du Rhin qui commandaient aux destinées de chacun – désirait ardemment.


Extrait n°28 

car tous ces blessés encombrants et sanguinolents, puant la mort avec leur regard hébété, leur mine scandaleusement défaite et leurs gueules de traviole, portaient comme le message d’un désastre que personne n’avait envie de voir : on s’enfonçait dans la guerre comme dans un limon saumâtre et sans fond, gluant, visqueux, on pressentait que ce ne serait pas une histoire de quelques semaines.


Extrait n°29 

Imaginez : plutôt non, laissons-les à leur émotion et à la timidité, ou peut-être à l’effusion des retrouvailles. Laissons ce que nous pouvons à peine concevoir, cette scène banale rejouée des milliers de fois par des milliers d’hommes et de femmes à chaque guerre mais qui d’aujourd’hui me semble tellement lointaine et auréolée d’un tel mystère qu’elle me paraît impossible à esquisser ; ici, pour moi la main tremble, l’esprit se ferme, les images disparaissent, les voix s’éteignent, rien n’apparaît.

On peut bien sûr se raconter les embrassades, les larmes des uns ou la retenue excessive des autres, et les questions, les regards, les silences et peut-être les sanglots changés en rire ou dissimulés derrière de gros éclats de voix ; on peut se convaincre qu’on approche cette réalité tant qu’on voudra mais, en écrivant, je ne vois que la béance d’un intouchable moment de vie, car ces retrouvailles, ni la fiction ni le recours à des témoignages ne pourraient m’en ouvrir les portes, ce moment où Jules, dans la nuit de l’hiver, rentre enfin et retrouve sa femme et sa fille, sa belle-mère, mais aussi sa mère et ses frères. Ça, ce moment d’une réunion familiale remise à plus tard depuis plus d’un an d’angoisses et d’espoirs déçus, ce moment-là où tous ses proches sont venus l’attendre sous le toit de sa femme, où toutes et tous se tiennent les uns contre les autres dans la cuisine ou devant le feu de la cheminée dans la salle à manger, ce moment me résiste, plus qu’aucun autre il se refuse, comme une main se referme et devient un poing pour protéger le secret qu’il veut préserver dans l’intimité de sa paume ; cette résistance, ce refus, je ne le perçois pas comme une faillite ou un échec dans ce que je voudrais appréhender, non, simplement comme une limite qu’il s’agit de reconnaître et dont il serait inutile de forcer le passage ; il ne me reste que la possibilité de glisser sur le côté, oui, c’est ça, et détourner le regard : maintenant, nous resterons dehors, devant la silhouette imposante de la maison qui se détache comme une ombre chinoise sur le fond bleu-gris de l’obscurité, nous contentant du scintillement des lumières orange et jaunes dans les carrés des fenêtres du rez-de-chaussée ; le soir du retour de Jules se refermera sur lui-même, définitivement clos sur une porte verrouillée dans la nuit.


Extrait n°30 

Mais quelque chose a changé qu’il refuse de voir tout d’abord, ou qu’il ne comprend pas, dont il ne mesure pas tout de suite ni l’importance ni combien la trace s’en imprime profondément en lui. Il a beau se répéter qu’il doit se réjouir,Quelqu’un tient la maison

il a beau se répéter qu’il est étonné de voir comment ici on a su se relever, comment les femmes ont toutes réussi à tenir les fermes, quelque chose en lui résiste à la joie, et le soulagement de voir que son monde tient toujours debout, ce soulagement qu’il éprouve ne compense pas tout à fait, ou ne réussit pas à compenser tout à fait ni à recouvrir cette angoisse sourde, cet abattement qui s’approfondit chaque jour davantage et qu’il a vite fait de vouloir relier à la fin toujours trop proche de la permission. La vérité, c’est qu’il comprend très vite que pour ces hommes, ici, il n’y a qu’un chef, et que ce chef n’est pas lui. Mais ça, s’il le comprend, au départ il ne s’en désole pas, il trouve ça dans l’ordre des choses, il pense même ne pas y prêter attention, non, car ce qu’il ne comprend pas, ou plutôt ce qu’il ne mesure pas, c’est que ce dont pourtant au départ il a toutes les raisons de se réjouir,Quelqu’un tient la maison

et qui lui transperce le cœur à un point qu’il ne pourrait pas soupçonner, parce qu’il n’avait même pas imaginé que ça puisse arriver, dans son monde à lui, qu’il soit possible de voir s’effacer sa propre vie au profit d’une femme. Et, de fait, la mère de Marie-Ernestine s’est levée comme un arbre qui n’attendait que la guerre et l’absence des hommes pour croître, prendre le soleil et mettre la maison, les terres, les biens de Jules à l’ombre de sa puissance maternelle et protectrice, comme une sorte de déesse païenne et ancestrale, une géante bienveillante et inattendue. D’abord il est surpris, Jules, de les entendre

La Patronne

l’appeler avec cette déférence qu’ils n’auront pas une seconde pour lui – comme si lui ils ne le regarderaient jamais qu’avec une sorte de respect et de circonspection de circonstance, une politesse lointaine, presque indifférente. C’est qu’ils savent bien, eux aussi, que six jours – six jours – ce n’est rien, du vent, et que dans six jours il sera reparti et ne reviendra pas avant longtemps – s’il doit revenir un jour. Ils savent que la vraie vie va reprendre sans lui, qui aura passé comme une ombre lorsqu’il sera venu les voir et que c’est elle,

La Patronne,

qui préside à leur vie, ici et maintenant.

 

Extrait n°31 

Mais il est vrai que, enfants, mes sœurs, mes frères et moi, nous nous croyions passés à une autre époque que celle d’un monde sépia, couleurs d’antan ; ce monde ancien était aussi séparé de nous que les guerres napoléoniennes, nous qui étions des produits des Trente Glorieuses, inconscients de l’être, vivant heureux dans des zones pavillonnaires toutes fraîches, avec des pères travaillant dans des usines de métallurgie neuves et florissantes, tous promis à un avenir radieux – et l’on voyait même des femmes, dont notre mère, s’aventurant à passer leur permis de conduire. On filait vers le progrès et les supermarchés naissants, on ignorait encore que la moitié de nos voisins périraient de cancers dus à l’amiante – et ceux-là, morts pour l’industrie et des clopinettes, attendent toujours leur monument aux morts et la reconnaissance de la patrie.


Extrait n°32 

La voilà, en 1916, ressassant l’échec du projet de Firmin, et elle se dit que, plutôt que de se complaire dans son ressentiment et son amertume, elle ferait mieux d’accueillir la vie comme elle vient, sans attendre de compensation ni une justice qu’elle ne trouvera – peut-être – que dans l’au-delà. Elle se dit que la paix, à son mari, elle la lui doit, qu’il a fait le sacrifice de sa vie et qu’il n’avait pas été un si mauvais homme – il ne l’avait pas si souvent battue – sans doute moins que Firmin sa mère – il ne l’avait pas si souvent forcée à faire l’amour – pas si souvent – non – il l’avait aimée à sa manière, non pas comme elle aurait voulu, mais comme lui avait pu. À défaut d’avoir aimé son mari, Marie-Ernestine acceptera de lui concéder toute la gloire, tout le mérite qu’une épouse comblée peut offrir à son homme. À défaut d’amour, il reste le devoir. Elle décide que la seule chose qu’elle peut c’est d’éduquer sa fille avec le sens de l’abnégation ; il faut que sa fille comprenne pourquoi son père est mort, qu’elle marche dans ses pas à lui, et à lui seulement ; il lui faut le silence et la prière, que la fillette comprenne que cet homme qu’elle n’aura pas connu était un homme important et qu’ainsi sa vie d’enfant ne sert à rien d’autre qu’à honorer la mémoire vivante de son père. 


Extrait n°33

Plusieurs fois, surtout, elle avait eu besoin de relire les mêmes phrases pour continuer à s’en indigner et à s’indigner surtout de ce que sa mère avait pu les garder, les protéger, oui – sa mère avait gardé les lettres de cet homme-là – pourquoi elle les avait gardées ? pourquoi avoir gardé ces mots qu’elle n’aurait pas supporté d’entendre dans la bouche de n’importe qui – des mots de trahison, d’insulte, de blasphème pour elles – mère et fille forcément d’accord – alors pourquoi – pourquoi, se demandait l’enfant, car non seulement sa mère les avait gardées mais elle les avait entourées d’une prévention coupable – pourquoi les avoir conservées, entourées de ce même ruban bleu ciel satiné que celui qu’elle avait utilisé pour les lettres de Jules ? Ce crime-là était peut-être plus insupportable et douloureux que l’ignominie des mots de cet homme dont Marguerite ne savait rien et qu’elle méprisait sans trop savoir qui il était, même si elle avait pu comprendre, puisqu’il parlait souvent de la musique et du piano, de leurs longues heures d’études, de leur complicité et de leur amour partagé pour Debussy, le rôle qu’il avait joué dans la vie de sa mère. Ce trouble et cette colère, les questions que les lettres posaient, plusieurs fois Marguerite était revenue les trouver en ouvrant l’armoire ; là, toujours, l’attendaient les deux paquets séparés par une pile de mouchoirs à carreaux pliés en quatre et repassés, comme dormant sous une odeur flottante de poussière et un parfum de femme, somnolant là depuis 1916 – sept ou huit ans déjà.


Extrait n°34 

dans la lettre, il s’excusait de ce qu’il allait dire, il le disait quand même, l’écrivait sans réserve, nous étions tous des héros et tous des lâches, nous étions tous braves, courageux, autant qu’indignes et pleutres, nous étions tous fidèles à nos femmes et tous en rangs d’oignons dans les cours des fermes pour aller souiller les cuisses des fermières qui s’improvisaient putains, et il concluait que les gueules cassées, dès qu’ils étaient revenus chez les leurs, avaient dû endurer des insultes que personne ne leur adressait frontalement mais qui revenaient par ricochets, au détour d’une allusion, d’un récit 

–Ce sont toujours les meilleurs qui partent les premiers.


Extrait n°35 

Ici, cette nuit, Marguerite apprend que sa mère possède cette part de glaires et de terre, de sang et de tremblements qui agitent les humains : sa mère sait pleurer, sa mère pleure avec des larmes qui la relient à cette musique si bouleversante qu’elle joue d’habitude avec détachement et maîtrise, avec calme et presque comme si rien en elle n’en était jamais affecté.


Extrait n°36 

C’est donc cette femme si forte et modeste, humble et soumise à son mari, docile en apparence, qui avait montré sa capacité à soulever des montagnes sans se faire remarquer, ou en se faisant remarquer et craindre juste quand il le fallait ; c’est cette femme-là, donc, que tous et toutes avaient crue immortelle à force d’imaginer que leur monde tournait seulement par la magie de ses décisions et de sa force, qui rejoindra Firmin dans la nuit de son caveau, et dont chacun pourra s’étonner de lire, gravé dans la pierre comme une révélation pour eux tous, qu’elle avait eu un nom et un prénom à elle, un patronyme de naissance qui avait été celui transmis par son père, certes, mais un prénom auquel personne n’avait jamais pensé à faire usage pour la nommer, comme si tout son être n’avait été que fonctions, rôles, attributions, et que c’est seulement par la magie de sa mort qu’apparaissait, à travers son prénom et son nom, la réalité de son existence :Jeanne-Marie Florabelle,


Extrait n°37 

quand elle part, la cliente est heureuse et c’est la raison peut-être unique pour laquelle elle est venue : chercher de quoi repartir heureuse, peu importe ce que durera ce bonheur avec soi-même, peu importe que la vendeuse ait forcé le trait ou pas, car on ne ment pas à la cliente, insiste madame Claude, on lui vend ce qu’elle vient chercher et qu’elle ignore chercher, d’autant qu’il ne servirait à rien de lui refourguer une robe qui sur elle aurait tout d’un sac à patates, non ma petite, on ne fait pas ça, ce serait contre-productif de laisser sortir une dame qui vient de lâcher chez nous un gros billet et qui s’en va tout heureuse et fière, si, passé le coin de la rue, elle voyait dans le regard des gens qu’on avait abusé de sa crédulité, qu’on s’était moqué d’elle, et si, en rentrant chez elle, elle ne trouvait qu’un mari renfrogné et des gosses hilares ou narquois – autant dire que celle-ci serait une cliente perdue. Tout notre art, répète madame Claude, c’est de rendre essentiel aux yeux de la cliente un article dont elle n’a pas besoin. Cette idée-là, Marguerite la comprend bien, tout lui semble évident et elle accepte ses leçons avec une sagesse qu’elle ne se connaissait plus depuis longtemps, une humilité soudaine qui la stupéfie. Sa condescendance envers ses contemporaines s’accommode très bien de l’idée qu’on puisse refourguer à des saintes nitouches des robes qui leur vont à peine mais dont elles seront ravies de s’attifer pour jouer les cocottes auprès de Dieu sait qui. Parfois, Marguerite apprend à ses dépens qu’il faut simuler jusqu’à l’obséquiosité avec des clientes non seulement pour qui on n’a aucun respect, mais en face de qui on aurait envie de crier ou de rire.


Extrait n°38 

La seule différence, c’est qu’elle était rentrée après la fermeture du magasin, ce dimanche vers 13 h 30, avec la peur de ne pas savoir comment mentir ; elle avait eu peur de se trahir en laissant paraître son malaise ou de rougir comme une idiote, de manquer d’assurance et qu’alors on la pousse à en dire plus qu’elle ne le voudrait, car, bien sûr, dans ce cas-là elle savait qu’elle ne dirait pas un mot de ce qui s’était passé – rien – jamais – à personne – qu’elle ne pourrait pas, même si elle le voulait, et elle s’épuisait rien qu’en y pensant, à la fatigue que ce serait – comme en magasin – de sourire et d’arrondir les angles, de multiplier les rires et les sourires de façade – l’effort que ça lui coûtait – parler de tout et de rien était toujours difficile – sauf que cette fois il faudrait le faire en ayant quelque chose à taire, qui lui pesait si fort sur la poitrine qu’elle avait cru un moment, en arrivant à la maison, avant même de monter se reposer dans sa chambre, qu’elle allait exploser en larmes.


Extrait n°39 

Il restera maître Lucien Douet et, simplement, son épouse aura changé de prénom et de visage, d’âge, de voix, de masque, de vêtements, de peau, et, bien sûr, parmi ses amis, on comparera les deux femmes, après quelques verres on sourira en prétendant qu’il n’a pas perdu au change – des coups de coude pesants, odieux – sous-entendus dont la laideur évaluera la possibilité du bonheur d’un couple à la plastique de la femme dont jouira l’époux. Ce temps où la profondeur des idées blessantes pour les femmes plonge ses racines n’est pas si loin, ces gens qui disent ces mots-là nous ont tenus dans leurs bras, peut-être, alors que nous étions bébés et qu’eux étaient des vieillards. Il est difficile de se dire que nous avons connu des hommes et des femmes si proches du dix-neuvième siècle et des deux guerres mondiales ; c’est là, au creux de notre règne


Extrait n°40 

Ça aurait pu durer comme ça encore longtemps, le temps stagne ; dans la répétition des jours et des semaines, des mois, soudain quelque chose devient fragile à mesure qu’on croit qu’il se solidifie, il suffit de presque rien, un soir, pour que tout bascule et s’effondre.


Extrait n°41 

Mais ce fameux retour qui tout à coup semblait pour tout le monde une solution miracle, inespérée, n’en serait pas vraiment un, pas un retour dans le sens où plus rien ne pourrait être comme avant ; on ne retourne pas dans le pays de l’enfance quand l’enfance est perdue, c’est trop tard, et les lieux où l’on retourne alors ne sont plus que l’image vide et glacée d’un passé qu’on peut toujours s’imaginer mais jamais ressaisir car il glisse, indéfiniment, sur la peau trop lisse des choses ; Marguerite devrait s’en apercevoir chaque jour amèrement, car tout ce qu’elle retrouvait, revivait, tout ressemblait à ce qu’elle avait connu autrefois mais en avait perdu la saveur et les couleurs, les odeurs, et chaque jour lui semblait le recommencement d’un enfer interminable, comme s’il fallait revenir adulte dans un corps d’enfant – se tenir enfermée dans un soi étriqué et faire semblant de n’avoir rien à y redire.


Extrait n°42

C’est parce que je ne sais rien ou presque rien de mon histoire familiale que j’ai besoin d’en écrire une sur mesure, à partir de faits vérifiés, de gens ayant existé, mais dont les histoires sont tellement lacunaires et impossibles à reconstituer qu’il faut leur créer un monde dans lequel, même fictif, ils auront chacun eu une existence. C’est cette réalité qui se dessine qui deviendra la seule, même si elle est fausse, car la réalité vécue s’est dissoute et n’a aucune raison de nous revenir ; le récit que j’en fais est comme une ombre déformée trahissant la présence d’une histoire dont je capte seulement l’écho, la vibration dans l’image tremblante d’une fiction et d’un roman possible. Ainsi, ce qu’André aura été lorsqu’il était jeune, seule Marguerite l’a su.


Extrait n°43 

son visage avait été illuminé d’une telle joie quand elle avait appris qu’elle était enceinte, que Marie-Ernestine en avait été remuée, peut-être presque envieuse, car, d’aussi loin qu’elle se souvenait, pas une seule fois – à l’époque où elle l’avait porté – elle n’avait pensé à l’enfant qui grandissait en elle, et pendant une seconde Marie-Ernestine avait eu l’impression amère d’avoir raté sa vie, car pour cette fois elle regardait sa fille non pas avec mépris ou indifférence, mais avec une forme d’envie – oui, interloquée, surprise, au bord de la stupéfaction de se sentir envieuse de sa fille, de l’émotion de sa fille, de ressentir sa fille transpercée par un bonheur qu’elle ne lui avait jamais vu, comme elle ne l’avait jamais connu elle-même 

– la joie de porter l’enfant de l’homme qu’on aime.


Extrait n°44 

c’est pourquoi l’incident de la lettre avait été en réalité le premier acte de la décrépitude de l’amour d’André pour Marguerite, car du temps même de leur bonheur, qu’on peut donc dater de 1933 à 1940, lorsqu’il est fait prisonnier, alors même qu’ils se sont mariés en 1934, qu’Henriette est née début 1935 et que mon père, lui, est né le 26 mai 1937, pendant cette pleine période de bonheur entre eux, pas une seule fois Marguerite n’aura accepté de reparler de cette lettre, alors qu’André était revenu sur le sujet plusieurs fois, comme hanté par un double-fond dont la vie heureuse n’aurait été qu’une surface, comme s’il avait soupçonné que cette femme qu’il aimait et qu’il avait épousée et à qui il avait fait deux enfants n’était pas tout à fait la femme qu’il pensait avoir épousé


Extrait n°45 

Marguerite voit, comme tout le monde, comment les Allemands s’installent partout – ils sont partout chez eux : la croix gammée fleurit sur tous les frontons officiels, heureusement qu’à La Bassée il n’y a que la mairie, mais tout de même, c’est impressionnant, comme lorsque, pour la première fois, vous tombez sur une colonne de soldats allemands. Oui, tout le monde est d’accord, ces gens-là sont impressionnants de discipline et de force, on sent une forme de respect craintif et de soumission de la part de Français intimidés par la puissance nazie et la rigueur que celle-ci aime mettre en scène ; on se sent peu de chose face à un tel déploiement de force et de puissance guerrière. Au café, quelqu’un dit un jour – sans parler trop fort – les Boches, au fond, les Français les ont toujours respectés parce qu’ils les craignent, mais ne les ont jamais aimés exactement pour la même raison, alors que les Boches, eux, ne nous respectent pas parce qu’ils ne nous craignent pas, mais nous trouvent sympathiques avec nos airs couillons de bons vivants.


Extrait n°47 

Et ça, cette question de la musique, elle avait fini par la poser, un jour – à savoir s’il aimait la musique –, innocemment, pendant qu’ils déjeunaient. Ç’avait été l’occasion – ou le prétexte – qu’elle avait enfin trouvé pour parler de sa mère ; elle lui avait raconté que sa mère était une grande pianiste qui avait renoncé à sa carrière quand elle était jeune, mais qui aimait la musique et notamment la musique allemande, que c’était le seul vrai amour de sa vie. Elle avait bu en racontant l’histoire de sa mère, ou plutôt ce qu’elle en savait, qu’elle croyait en savoir, et, tout en buvant trop, elle avait dit combien sa mère était secrète, cachottière, fuyante aussi quand on lui posait des questions, et qu’elle ne lui avait jamais rien confié de ce qu’une jeune fille aurait été en droit d’attendre de sa mère. Et puis Marguerite, après un long silence où elle avait semblé se perdre dans des pensées nébuleuses, avait ri, beaucoup trop ri, sans doute parce qu’elle était gênée d’avoir parlé de sa mère et d’avoir évoqué les lettres de Florentin Cabanel, et, surtout, parce qu’elle avait lâché comme une pierre au fond d’un puits qui aurait explosé dans un écho interminable, les larmes aux yeux, que sa mère ne l’avait jamais aimée, toujours méprisée et tenue à distance, comme si sa naissance même avait été le signe d’une infamie et qu’elle portait on ne sait quelle tache sur elle, et que jamais sa mère n’avait voulu s’installer à son piano pour elle – non, pas une seule fois elle n’avait ouvert son piano et n’avait joué pour sa fille.Marguerite avait raconté comment, toute petite, elle avait demandé tant de fois à sa mère de jouer pour elle et queUne autre fois,

 une autre fois,

lui avait-elle toujours répondu, jusqu’à ce que Marguerite comprenne que cette fois ne viendrait jamais.


Extrait n°48 

Si je n’avais jamais pris soin jusqu’à maintenant de vérifier les faits c’est qu’il n’importe pas pour moi de chercher le vécu, mais de faire barrage à l’oubli

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