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Quatre jours sans ma mère - Ramsès Kefi

  • Photo du rédacteur: deslivresetmoi72
    deslivresetmoi72
  • 15 févr.
  • 7 min de lecture

Ce livre avait attiré mon attention plusieurs fois ( chroniques dans des magazines, sur France Inter, encart sur le livre à la librairie. J’ai été attirée par le « pitch » : une femme, pilier de l’organisation familiale quitte le navire sans crier gare…. En effet, Amani, jeune retraitée, est une habitante de la cité des cavernes, en banlieue parisienne, en bordure de forêt. Elle y vit avec Hedi son mari et leur fils Salmane, sorte de « Tanguy » de 36 ans qui vit comme un éternel adolescent. Salmane est le narrateur de ce récit. Ses parents sont des immigrés originaires de Tunisie, travailleurs, femme de ménage dans les bureaux pour elle, ouvrier en usine pour lui, pour qui l’intégration est passée par un « oubli volontaire » de leur vie tunisienne, voire un rejet. Salmane est diplômé d’un master en histoire, mais il ne parvient pas à quitter sa cité et préfère travailler dans un fast-food du quartier.

Le jour où Amani part, le quotidien de Salmane et Hedi est bouleversé : devant le quasi-effondrement de son père, perdu sans elle, en colère, triste, déboussolé, Salmane semble sortir de sa torpeur et prendre peu à peu sa place, sortir du confort du quotidien et remettre en question son mode de vie. En enquêtant pour retrouver sa mère, il découvre tout un pan de la vie de ses parents qu’il ignorait et ses recherches vont le conduire sur les traces de ses origines. Il reprend son destin en mains, sur tous les plans.

Beaucoup de sujets affleurent dans ce récit : la vie en cité, l’intégration, le couple, la place des femmes, des mères, le déterminisme social…

J’ai beaucoup aimé la façon dont Ramsès Kéfi présente « sa » cité, sans aucune caricature, loin des clichés de violence et de tensions : une cité tranquille, ni misérable ni riche, avec une certaine mixité sociale et culturelle, des codes qui reposent sur l’amitié et la solidarité…Tout le monde, ou presque, se connaît.

L’auteur montre aussi la place centrale des femmes, et plus précisément des mères, dans la vie de ces familles : elles travaillent, souvent avec des horaires décalés et des temps de transport importants, gèrent l’intendance de toute la famille et s’oublient elles-mêmes. La fuite d’Amani met en lumière la négligence qu’elle subit, Hedi et Salmane considèrent comme « normal et acquis » tout ce qu’elle fait, supposant qu’elle est heureuse ainsi.

Ces quatre jours de disparition volontaire vont permettre à chacun des membres de reconsidérer sa « juste » place au sein de la famille, en les forçant à se parler des choses trop longtemps tues.

 

J’ai passé un agréable moment de lecture avec ce roman : le style est alerte, avec des dialogues assez savoureux et des situations cocasses. Certaines réactions du père sont hautement improbables, mais apportent un peu d’humour décalé. Le début m’a emballé, mais au fur et à mesure de ma lecture, j’aurais aimé avoir plus d’éléments concernant Amani et plus de profondeur dans la description de l’évolution des personnages. J’ai eu parfois l’impression de rester à la surface des problématiques abordées, mais j’ai apprécié la tendresse maladroite des personnages, leurs touchante sensibilité et la pudeur de l’amour qu’ils ne savent pas se déclarer.

 

 

 

 

Extrait n°1

À cette heure-là, personne ne s’aventure dans ce désert de béton, où se dressait jadis l’ancien centre commercial. La nuit, son parking en plein air est la chasse gardée d’une poignée de galériens et de nostalgiques. Des types, qui dilapident leur temps comme s’ils avaient deux vies et une promesse de résurrection.


Extrait n°2

Amani l’a appelé à 20 heures, pile quand il rentrait des courses. L’appel a duré deux minutes et seize secondes. Ma mère a reporté ses explications à plus tard. Elle est partie parce qu’elle en avait besoin et reviendra quand elle se sentira prête. Hédi n’a pas compris ce qui se passait. La voix d’Amani lui a paru tranquille, ce qui, de son propre aveu, l’a terrifié. Elle a parlé ; il s’est tu ; elle a raccroché. Depuis, il se cogne sur son répondeur. Il me demande si elle est devenue folle. Ou bien, si c’est lui.


Extrait n°3

La fuite d’une Mama alimenterait rumeurs et cancans jusqu’au siècle prochain. Il ne se produit plus rien d’exceptionnel à la Caverne. Les récits de nos conteurs les plus doués surexploitent le passé. Ils ont le goût du chewing-gum mâchouillé. Et puis, il y a les codes tacites. Ici, une femme ne se barre pas en laissant un homme à la maison. Elle doit rester, quoi qu’il en coûte, quitte à se bousiller elle-même. Ce sont les mâles qui ont le droit de prendre la tangente et de recommencer leur vie s’ils le souhaitent. Parfois sur un autre continent, parfois à l’autre bout de la ville.


Extrait n°4

J’inspecte ma chambre en dernier. Comme je le pressens, Amani ne pouvait s’en aller sans m’avertir. Elle m’aime. Je l’aime aussi. Parfois elle me le dit. Hédi avait mal fouillé. Derrière mon coussin bleu, ma mère a glissé une feuille à petits carreaux, griffonnée au feutre.  Dans mon dos, mon père m’ordonne de lire à haute voix.

Je dois partir, vraiment. Mais je reviendrai. Tu comprendras. Je t’aime. À bientôt, fils.


Extrait n°5

Mon master d’histoire ancienne est accroché au-dessus de mon lit, à hauteur de crucifix. Il n’a aucune utilité concrète. Sept jours sur sept, je baraude avec les damnés de la Caverne et travaille dans un fast-food où je palpe un SMIC sans gras.


Extrait n°6

Maria vit au deuxième étage d’un vieil immeuble dans son jus, au-dessus d’une boulangerie dont la vitrine est un tue-la-gourmandise. Les croissants sont plus gris qu’une fourrière et les flans dégoulinent comme des pifs enrhumés. Le Vieux s’arrête, intrigué par une annonce collée sur la boutique. Il plaque son front à la vitre pour lire. Une R21 est à vendre. Il gagne du temps.


Extrait n°7

Qu’est-ce qui nous empêchait d’être frères après tout ? Lui et moi étions fils uniques, nés en mars à trois semaines d’intervalle, ce qui poussait le délire encore plus loin. Plus que des frangins, nous étions, à vingt jours et un signe astrologique près, des jumeaux. Je suis Poissons, il est Bélier. Ces grands, que je vénérais et à qui je voulais tant ressembler, ont toujours préféré Archie. Minot, ils l’appelaient déjà par son prénom ; c’est le respect suprême. Il était plus beau et plus fort que moi. Plus drôle et plus sensible. Les profs, les filles et même les vieux bandits l’adoraient. Sa cote a traversé les générations : les apprentis zonards le surnomment Tonton, un titre honorifique qui me ferait plaisir. Le hic c’est qu’Archie n’a jamais eu confiance en lui. Il m’a toujours demandé ce qu’il devait faire et s’il le faisait bien. Je me suis toujours démerdé pour le conforter dans ses incertitudes, mû par une double peur : celle qu’un autre me le vole et celle de vivre dans son ombre. Je suis le copain moche. La fuite d’Amani a rebattu les cartes : maintenant, c’est moi qui m’en remets à lui. À ses impressions, ses intuitions, ses mots simples. Son empathie, que je n’ai pas, l’a toujours fait causer d’or, même quand il se défonçait à en baver sur ses pulls. Cette nuit, j’y ai pensé aussi : en CE2, j’ai trouvé un frangin dont je suis devenu instantanément jaloux. Ce venin, que j’ai essayé de soigner, ne m’a pas quitté. Jamais je n’ai voulu esquinter Archie au point d’en faire un vampire. S’il déménage, il y a de fortes chances que je le perde. Loin de la Caverne, ses pensées rentreront dans l’ordre. Il comprendra que j’ai été sa malédiction.


Extrait n°8

Si c’était toi qui avais disparu, ta mère serait en train de retourner la France. Et toi t’es là, tout mort, tout mou.– J’ai peur de tout, mon gars, même de la retrouver. Je la retrouve et après, il se passe quoi ?– Et après, tu vis et tu avances.


Extrait n°9

Salmane, tu ne peux pas comprendre. Il n’a pas prononcé mon prénom depuis le jour où j’ai arrêté la fac. Une décharge m’électrise. Mes épaules se lèvent toutes seules. Ça signifie qu’on est réconciliés ? J’hésite à me rapprocher de lui pour le consoler. Mais je ne sais pas faire avec mon père, dont le câlin suprême est une tape tendre sur la joue. Il se palpe, à la recherche de ses clopes. Il les a oubliées chez Jacquou. J’hésite à lui en filer une. Par pudeur, je ne fume jamais devant mes parents. Mais les circonstances sont exceptionnelles. Hédi Gammoudi pleure. Je n’ai pas le temps de dégainer mon paquet.


Extrait n°10

Je n’ai plus de femme. Elle est partie, Amani. L’avouer aux autres, c’était prendre conscience du vide laissé par Amani. Un cratère. Ses potes et les tauliers du rade – ils étaient une dizaine – ont écouté et fait ce qu’ils savent faire de mieux : mettre au parfum la cité, avant même de connaître les détails, en attendant que l’information infuse dans chacune des sept tours et accouche de rumeurs.


Extrait n°11

Pour rencontrer cet homme aux phrases plus longues qu’un boa, je me suis cogné deux heures de route, sans GPS. Sa banlieue cossue se situe à l’exact opposé de notre contrée ouvrière. Une vadrouille artisanale : j’ai sorti ma poire trois fois par la fenêtre de la voiture pour quémander mon chemin. Son petit appartement, trop lumineux (Archie aurait convulsé), est un lieu de culte à lui-même. Partout dans le salon et le couloir, des photos de lui dans toutes les postures. En slip de bain à la mer ; en costume devant une salle de classe ; en jogging avec une raquette à la main ; en lin dans un restaurant ; en bombe et bottes sur un canasson. Il n’a aucun miroir chez lui : Nadher Ben Youssef se regarde dans ses photos.


Extrait n°12

Nous, Gammoudi, n’avons pas de valise. Mais nous avons tous un passeport à jour grâce au Front national.Le dimanche 21 avril 2002 à 20 h 01, ma mère a lancé une opération paperasse, elle qui était aux antipodes des choses administratives. Une minute auparavant, la poire de Jean-Marie Le Pen était apparue sur notre télé sans télécommande. L’homme à un œil venait de péter le score à la présidentielle. Amani a paniqué sévère.


Extrait n°13

Amani a des cheveux blancs que je n’avais jamais remarqués. Elle n’a pas pu vieillir en quatre nuits, donc ça vient de moi : je la regarde pour la première fois avec des yeux d’adulte. Je m’étends sur un matelas. Les volets de la fenêtre sont mi-clos. J’ai mal partout, je suis crevé, je baille comme on rugit. J’ai promis à Hager de redescendre dans une demi-heure pour boire quelque chose. Mais avant, il faut que je me repose. La lune est déjà en embuscade. Il est 17 heures et des poussières.

 

 

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