Les prénoms - Florence Knapp
- deslivresetmoi72

- 18 janv.
- 11 min de lecture

J’ai entendu une chronique radio sur ce premier roman au moment de la rentrée littéraire et j’ai aussitôt noté son titre. Acheté dans la foulée, il m’attendait depuis quelques semaines. Après La maison vide, j’avais envie d’un livre différent, plus court… C’est le cas avec Les prénoms !
Tout commence en 1987, avec la naissance du deuxième enfant de Cora et Gordon, couple britannique déjà parents de Maia 9ans. Gordon est un médecin compétent, aimé de ses patients, respecté par tous…mais dans la sphère familiale, il se montre autoritaire, très, humiliant, maltraitant avec sa femme.
Après la naissance, il exige que Cora aille faire la déclaration officielle à l’état civil et attribue au bébé, comme le veut la tradition familiale, le même prénom que lui au bébé. Or Cora déteste ce prénom…Tout part de là !
Ensuite, dans le reste du roman, tous les sept ans, elle imagine l’évolution de la vie de son fils et de la famille en fonction du choix crucial qu’elle s’apprête à faire face à l’officier d’état civil : Gordon pour satisfaire son mari, Bear, le prénom suggéré par Maia ou Julian, prénom qu’elle aurait choisi pour son bébé.
Les trois destins, très différents, abordent la reconstruction des personnes frappées de plein fouet par des formes de violences intrafamiliales. Sans entrer dans les détails de ces récits pour ne pas gâcher le plaisir de la découverte des futurs lecteurs, je dirai que j’ai beaucoup aimé les trois versions, que j’ai dévoré le livre en quelques jours malgré la reprise du travail, ayant du mal à lâcher le livre. C’est un roman que je n’arrête pas de recommander autour de moi. Les personnages, quelque soit leur version, sont attachants et touchants…et cela tient à la grande finesse et justesse de leur portraits psychologiques. Au cœur de tout ça, l’amour, la force de la résilience, et un roman profondément féministe qui met en évidence les mécanismes d’emprise au sein d’un couple en apparence « normal ». L’autrice montre aussi combien l’entourage est essentiel dans ces situations pour accompagner le cheminement des femmes et enfants victimes, vers la reprise de confiance en eux et en leur capacité à avoir des relations « normales », en amour, amitié et famille.
Pour ceux qui veulent le lire, je déconseille de lire les extraits ci-dessous pour garder intact le plaisir de la découverte…
Extrait page 9
Ses craintes se bousculent et tourbillonnent en elle aussi. Parce que demain, si le jour se lève, si la tempête cesse de faire rage, Cora ira déclarer le prénom de son fils. Ou peut-être, c’est ce qui l’inquiète vraiment, officialiser celui qu’il deviendra.
Cora n’a jamais aimé le prénom Gordon. Cette première syllabe qui éclate en lui faisant penser à un bonbon dur qu’on croque, suivie d’un bruit mat, comme si quelqu’un jetait au sol un sac de sport. Gordon. Mais ce qui la dérange le plus, c’est de devoir laisser l’innocence de son fils se couler dans ce moule – elle s’accroche à l’espoir qu’il sera assez fort pour y imprimer se propre forme. Gordon est un prénom qui se transmet de père en fils dans sa belle-famille, impossible d’y déroger. Cela n’empêche pas Cora de palabrer avec elle-même en repensant à toutes les fois où elle a senti que le prénom d’une personne avait pu influencer le cours de sa vie. Amelia Earheart. Les Frères Lumière. Pas plus tard que la semaine dernière, elle avait remarqué un livre sur la table de chevet de Gordon, Neurologie clinique, écrit par Lord Walter Russel Brain.
« Tu ne trouves pas ça bizarre ? avait-elle demandé.
-Simple coïncidence, avait-il répondu, même si tu n’imagines pas le nombre d’urologues appelés Burns, Cox ou Ball. D’ailleurs, on trouve souvent des M. Legg en orthopédie. »
Tu ne vois pas le risque ? aurait-elle voulu dire. Tu ne vois pas qu’appeler notre fils Gordon pourrait impliquer qu’il finisse comme toi ? Parce que c’était bien ça le problème.
Extrait page 84
Elle éprouve n besoin si féroce d’être pleinement présente dans sa vie actuelle qu’il dissipe sa fatigue, disperse ses idées de retraite imminente, d’intérêt personnel, de suivre sa voie. Ils n’ont plus qu’elle. Elle n’était pas censée s’occuper à nouveau de jeunes enfants. Elle vit à quarante-cinq minutes de l’école secondaire la plus proche et, bien que Maia puisse attraper le bus pour la dernière partie du trajet, elle ne gagnerait que vingt minutes. Silbhe ne cherche pas de raccourcis. Pas quand cela concerne ses petits-enfants. Les soirées sont occupées par le cours de danse classique, un atelier d’art pour Julian. Le psy pour chacun d’eux, elle y compris, même si elle cale ses séances quand ils sont à l’école, en choisissant ses rendez-vous tôt le matin pour éviter qu’ils ne voient ses yeux gonflés quand elle vient les chercher. Héroïque, courageuse, avait dit une jeune journaliste à la radio qui interrogeait Silbhe sur les homicides conjugaux. Pourtant ce n’est pas ce qu’elle ressent. Elle a l’impression d’avoir été essorée dans un lave-linge puis mise à sécher au vent avec les draps de Maia. Mais elle se sent aussi, pleine d’énergie, forcée à vivre une seconde jeunesse inattendue ? que pouvait-elle faire d’autre ? Qu’aurait fait n’importe qui à sa place ?
Extrait page 89
- Le dentiste a dû me soigner une dent », explique Cora.
Maia pousse un soupir et leur père lui lance un regard sévère. Gordon cesse de se goinfrer et jette un coup d’œil au visage de sa mère. Elle a la joue gauche enflée, comme si elle cachait une balle de ping-pong à l’intérieur. Sans comprendre tout à fait pourquoi, il devine qu’elle ne lui dit pas la vérité et que tout le monde est dans le secret sauf lui. C’est toujours comme ça. Eux trois savent quelque chose qui lui ignore. Il a soudain très envie d’une autre sortie avec son papa, pour être entre hommes, pour l’éloigner de sa mère et de Maia, redéfinir des allégeances. Depuis Pizza Express, il a pensé à d’autres choses qu’il pourrait raconter à son père, des détails qui ne manqueront pas de lui plaire. Il a fait une liste de tout ce que sa mère fait mal, et la complète comme dans le jeu Ma grand-mère est allée au marché.
Extrait page 98
« Qu’est-ce qu’il y a ? s’exclame Cora en voyant une expression d’horreur passer sur le visage de sa fille.
- Je t’ai vue. La nuit où j’ai été malade, j’ai tout vu. »
Cora se retient pour ne pas s’écrouler, se force à se redresser, puisant au fond d’elle-même. Elle expire longuement, sent son diaphragme se soulever.
« Ne fais pas ça, proteste Maia.
- Quoi donc ?
- Ce truc de danse classique. C’est fait pour t’aider sur scène, pas pour tromper ta propre fille. »
Cora relâche doucement son corps. « Y-a-t-il une chose au monde que tu ne remarques pas ? »
Leurs regards se croisent et le même sourire triste, bouche fermée, apparaît sur leurs visages. Maia caresse un ongle poli du bout du doigt. Sa mère tourne son poignet pour consulter sa montre et jette un coup d’œil vers la fenêtre en se soulevant légèrement pour apercevoir l’entrée du cul-de-sac.
« Ce n’est pas l’heure, la rassure Maia.
- Le pire pour moi, pire que tout, ce serait de vous perdre, Gordon et toi. De ne pas être là pour vous. J’ai le choix, et c’est mon choix. » Maia hausse les sourcils. « Je sais, ce n’est pas grand-chose, pourtant c’est ce que je choisis, chaque fois.
- Mais on ne pourrait pas leur expliquer ce qu’il fait ? Et qu’on veut rester avec toi. On a sûrement notre mot à dire. »
Cora secoue la tête. Il prétendra que je suis une mère inadaptée. Ils ne peuvent pas vous laisser avec quelqu’un susceptible, à leurs yeux, de vous blesser ou de ne pas prendre soin de vous. Et ton frère… il pourrait même ne plus vouloir me voir », ajoute-t-elle dans un souffle à peine audible. Elle cligne des yeux pour ne pas montrer à quel point cela la blesse de l’admettre. Maia lui prend la main et la serre. « Je suis désolée, reprend Cora. Ce n’est pas la vie dont je rêvais pour vous. Je ne voulais pas que tu grandisses en étant témoin de… » Elle s’interrompt, parce qu’en parler à voix haute rend les choses encore plus réelles, plus atroces. « J’espère que tu ne me détesteras pas. Quand tu seras plus âgée. Que tu ne penseras pas que j’étais faible ou… »
Extrait page 153
-C’est sans doute difficile à imaginer, mais je pense vraiment qu’il essayait par certains côtés de faire le bien. Ses patients l’admiraient beaucoup. Et il était très en avance dans sa façon de gérer le cabinet médical.
- C’est plutôt rassurant. De savoir que c’était à cause de son père et pas un truc génétique.
Cora aperçoit un éclair d’incertitude sur le visage de Bear et s’exclame : « Oh ! Bear, tu ne lui ressembleras jamais.
- Je sais, déclare-t-il d’une voix assurée de nouveau. Mais il y a de quoi s’interroger. Quand je fais la queue et que je m’énerve parce que la personne à la caisse devant moi ne trouve pas le code-barres, je me dis souvent : C’est donc ça ? C’est ce que j’ai hérité de lui ?
Cora éclate de rire : « Tout le monde s’énerve en faisant la queue. Vraiment, Bear, tu ne pourrais pas être plus différent. »
Ils se remettent à peindre. La lumière bu jour décline et la couleur s’assombrit sur le mur à mesure qu’elle sèche. « Je peux te poser une question ? demande Bear en essayant de garder une voix neutre, de ne pas révéler qu’il a dirigé toute la conversation vers ce point précis. Que s’est-il passé ? Ce jour-là ? Qu’est-ce qui lui a fait perdre la tête ? » Il a interrogé Maia à plusieurs reprises et elle a toujours répondu qu’elle ne savait pas trop. Mais elle ne prend pas le temps de s’asseoir et d’y réfléchir avec lui, si bien que Bear en a conclu qu’elle ment.
Les épaules de Cora se crispent ; son cerveau se fige alors qu’elle se demande de quel côté sauter. Elle se concentre sur son mur, soulagée de ne pas être face à Bear. « N’importe quel prétexte était bon. Il y avait toujours quelque chose qui le mettait en colère. Des détails, la télévision laissée en veilleuse par exemple, ou le dîner qui n’était pas prêt à temps. »
En son for intérieur, elle hésite. Elle ne sait pas si c’est la bonne approche, même si, avec Maia, elles ont toujours convenu que c’était un fardeau que Bear ne devait jamais avoir à porter. Et ce n’est pas quelque chose qu’elle veut révéler sur une impulsion.
Extrait page 165
Pendant que Charlotte effectue la visite du site, Maia reste dans la voiture comme une adolescente maussade, son livre fermé, rejouant en boucle ces quelques secondes. Elle invoque le visage de son père, en ayant peur de déformer l’image à chaque fois qu’elle se repasse la scène. Elle avait neuf ans quand elle l’a vu pour la dernière fois. Il est grisonnant, plus vieux, des rides creusent ses traits plus profondément. Mais de la colère, de la honte, du regret … ? Impossible à dire. D’ailleurs, l’a-t-il vraiment reconnue, ou a-t-elle changé au point d’être méconnaissable ? Mais sûrement que même un homme tel que lui reconnaîtrait son enfant ?
Son expression est mouvante elle aussi. Parfois, elle est bienveillante, d’autres fois sévère, presque maléfique. Un mot si proche de magnifique, se dit-elle, dévié de sa course par la masculinité.
Extrait page 188
A cinquante-quatre ans, elle a l’impression que le monde entier avance sans elle. On lui a donné une vie, mais elle n’a pas réussi à en profiter. Elle n’a pas travaillé en dehors de leur maison depuis ses vingt-trois ans. Elle n’a pas d’amis à qui se confier et n’a pratiquement aucune relation avec sa propre mère. Sa fille demande rarement à lui parler lorsqu’elle téléphone et, quand elle le fait, c’est toujours à la va-vite, à la fin de l’appel. Je dois me dépêcher. Il faut que je file. Je ne peux pas m’arrêter. Oh ! C’est déjà l’heure ? Elle sait qu’elles perdront le contact avant même que Maia n’ait prononcé les mots. Cora ne s’accroche pas, ne cherche pas non plus à l’enjôler. Elle dit simplement à sa fille qu’elle l’aime, qu’elle prenne soin d’elle et n’oublie pas de s’amuser. Parce qu’elle est heureuse qu’elle soit partie, qu’elle ait sa propre vie à Londres. Elle n’a pas le droit de se sentir abandonnée. Ce n’était pas à Maia d’effacer le gâchis. D’une certaine manière, tout cela a fini par faire de son mari sa seule constante, la seule personne qui lui donne le sentiment d’exister.
Extrait page 200
L’appel terminé, Maia s’assoit parmi les décombres de son monde. Elle ressent le poids de ne pas avoir répondu aux attentes de la femme. Ou, pire encore, de donner raison à ses attentes. Et tandis qu’elle absorbe les nouvelles concernant Silbhe, son père, sa mère, elle prend conscience de son propre rôle dans tout cela. Elle, Maia, aime aider. Elle est infatigable dans l’attention qu’elle offre à ses patients. Admirée par ses collègues parce qu’elle prend toujours le temps d’apprécier la situation dans sa globalité. Respectée pour sa façon de relier les points afin de traiter la personne dans son ensemble, plutôt que de se contenter du symptôme qu’elle présente. Pourtant, dans sa vie privée, elle a prétendu que ce qu’elle savait n’était pas réel, parce que cela paraissait trop énorme, trop difficile à gérer. A dix-huit ans et pendant toutes les années qui ont suivi. […] Elle a supprimé toutes les choses déplaisantes la concernant pour créer une version d’elle-même à mille lieues de la vérité.
Extrait page 232
« Alors, demande Orla entre deux bouchées. Tu as repensé au prénom ? »
Elle lui a suggéré qu’ils rendent hommage à sa mère : Cora pour une fille, Cormac si c’est un garçon. Il aime bien l’idée de l’inclure, elle à qui on a dénié la possibilité de rester mère, et aujourd’hui de devenir grand-mère. Ce pourrait être une façon d’éloigner cette époque sombre par un nouvel espoir. Mais pour Julian elle a toujours été Maman. Un mot doux, qui n’appartenait qu’à Maia et lui. Cora appartenait à « l’autre ». Il se souvient de ce qu’il ressentait lorsqu’il l’entendait, prononcé d’un ton particulier. Cora ! comme un drapeau rouge. Cora ! comme une cloche d’alarme. Aujourd’hui encore, à ce souvenir, ses épaules se raidissent, son estomac se serre. Peut-être que le donner à la prochaine génération permettrait de se le réapproprier. De le libérer. Et en même temps, bien qu’il se sente déloyal de l’admettre, de sous-entendre que ça pourrait être à elle qu’incombait la responsabilité, il renâcle à l’idée d’établir un lien entre leur bébé et quelqu’un qui a trouvé la mort de façon si tragique. Tragiquement. Tragédie. Tragique. Des mots qui appartiennent aux faits divers. Et à sa famille, qu’il le veuille ou non.
Extrait page 262
Elle se tourne vers Gordon, sentant qu’il ne l’a pas quittée des yeux en attendant sa réponse. « Je ne sais pas si « dévoré » est le bon mot. Manipulé, oui, par contre. Il te récompensait quand tu te montrais horrible envers maman, avant que tu n’aies la chance de … je ne sais pas, de te forger ta propre conscience, je suppose. »
Elle marque une pause, ne sachant pas si c’est ce qu’il a besoin d’entendre. Mais il a cet air, celui d’un animal coincé dans un piège qui la supplierait de le laisser sortir, alors elle continue : « ça t’a complètement détraqué. Il se fichait bien de ce qu’il était en train de faire de toi, il voulait juste te transformer en quelque chose qui pourrait blesser maman. » Gordon baisse la tête et ils se taisent tous les deux. […]
« Tu sais, il n’y a pas que toi. On a tous les deux laissé tomber maman. On aurait pu penser qu’à mon âge, avec ma profession, j’aurais trouvé un moyen de l’aider, d’arranger les choses. Mais c’est différent quand il s’agit de la famille. Je n’arrive pas à comprendre comment il peut avoir une telle emprise sur elle. »[…]
Maia regarde Gordon en espérant qu’il comprendra qu’ils sont dans le même bateau. Parce qu’à chaque fois qu’elle pense à sa mère, tout son être se hérisse de culpabilité. Elle s’en veut de ne pas être à la hauteur. De ne pas être cette fille à qui Cora pourrait se confier. De ne pas avoir défié son père en grandissant, car dès qu’elle est en sa présence, elle a de nouveau neuf ans, elle est vide, effrayée, le vent soufflant directement à travers elle. La médecine est leur seul point commun. Leur seul sujet sûr. C’est un soulagement, mais aussi une trahison. Il est donc plus facile de ne pas trop réfléchir, d’exister dans l’accalmie entre les moments de panique intenses et vertigineux qui arrivent sans prévenir et lui coupent le souffle jusqu’à ce que Kate parvienne à la calmer. Jusqu’à ce qu’elle trouve un moyen de banaliser la présence de sa mère dans cette maison, sans accès direct à ses propres enfants, sans même une clé pour aller et venir à sa guise.
Extrait page 264
Sa mère est partie quatre fois en tout. La première et la deuxième fois, Maia a cru que c’était définitif. Elle tient le décompte de ces tentatives, estimant qu’elles n’ont d’autre but que de les rapprocher du chiffre sept. Sept, un chiffre magique. Un talisman. Le nombre moyen de fois où une femme tente de quitter un partenaire violent avant de réussir enfin. Elle l’avait expliqué un soir à Kate avant de s’endormir et s’était rendu compte, au silence de Kate, à son inspiration audible, à sa main serrant la sienne, qu’elle était en train de penser : Mais ce n’est qu’une moyenne. Il y aura des valeurs aberrantes. Il y aura des femmes qui n’y arriveront jamais ou qui perdront leur vie à essayer. Maia sait à quel point sa réflexion n’a rien de scientifique, à quel point elle est irrationnelle lorsqu’il s’agit de sa famille.




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