Les soeurs Brelan - François Vallejo
- deslivresetmoi72

- 25 mars
- 5 min de lecture

Lors d’un salon littéraire dans ma ville, j’ai pu rencontrer plusieurs auteurs, dont François Vallejo. Ayant lu et apprécié Métamorphoses et Fleur et Sang, sur son stand, j’ai eu envie de découvrir un des autres romans présentés et j’ai opté pour Les sœurs Brelan. Une fois acheté, il a rejoint ma pile de livres à lire…et a attendu quelques mois ! Je ne lis pas au rythme de mes envies de lecture, à mon grand regret !
Dans ce roman, comme l’indique le titre, on suit 3 sœurs qui grandissent ensemble après le décès brutal de leurs parents. Pour échapper à une tante détestable et plus intéressée par l’aspect pécuniaire que par l’éducation réelle de ses nièces, l’aînée tout juste majeure, demande la tutelle de ses deux sœurs. Complices, complémentaires à leur façon, ce trio de filles est singulier dans la société en pleine évolution de l’après-guerre jusqu’au début des années 90. Marthe, Sabine et Judith, trois personnalités bien trempées qui vont chacune mener leur vie à partir de principes en apparence inconciliables. Générosité et altruisme pour Marthe, mariage, expatriation et vie bourgeoise auprès d’un homme d’affaires allemand pour Sabine, rébellion, anticonformisme et refus du salariat et du capitalisme pour la plus jeune. La maison de famille constitue presque le quatrième personnage-clé du roman : conçue par leur père, architecte admirateur de Le Corbusier, un peu démesurée elle constitue à la fois leur capital, l’héritage de leur passé et le lieu où leur trio retrouve sa raison d’être et sa force.
Beaucoup de thèmes affleurent dans ce roman, mais je suis quand même un peu déçue de cette lecture… Trop d’invraisemblances pour vraiment m’attacher à ces sœurs, les trois points de vue rendent peut-être difficile l’appropriation ou l’identification par le lecteur. Il y a un côté suranné qui transparaît aussi dans le style et l’écriture… Les thèmes intéressants sont évoqués et se succèdent sans réel fil conducteur à mon sens : les tensions familiales, l’éducation des jeunes femmes, la reconstruction après-guerre, les mouvements sociaux, les changements politiques, la place des femmes dans l’entreprise et dans l’entreprenariat, les relations de couple… une foison de sujets !
Extrait Page 44
M. Cicéro n’avait pas imaginé des négociations avec une gamine. Il augmentait son salaire, elle devait, par reconnaissance, lâcher ses parts. Marthe voit son air perplexe, elle se libère, même plus besoin de consulter ses sœurs : même si j’acceptais votre offre, vous seriez obligé d’attendre. Je pourrais vous vendre mes parts, un tiers, ce n’est pas assez pour vous, un tiers. Mes sœurs sont mineures. Dans quatre ans, dans sept ans, vous pouvez espérer tout récupérer. En mettant le prix. Je ne peux rien de plus pour vous.
Et si je vous mets à la porte ?
Avec mes qualités ? L’amitié de Louis Brelan ? Vous préférez que je vende nos parts à vos pires concurrents ?
Je croyais que vous ne pouviez pas vendre les parts de vos sœurs ?
Ça vous laisse quelques années pour voir arriver vos concurrents.
Vous êtes naïve : les affaires ne marchent pas comme vous le croyez. Personne ne vous offrira plus que moi.
A votre place, je n’en serais pas si sûr. J’ai déjà vu quelqu’un.
Marthe a peur de ce qu’elle invente. Elle ne se connaissait pas cet aplomb, toute seule devant un homme.
Extrait page 67
Le plus pénible pour Marthe, les premiers temps, ce n’était pas la fièvre, pas le traitement, pas le respect des horaires ni la raideur de Mle Devaux, le plus pénible : se sentir heureuse. Le Dr Devaux lui avait ordonné de ne plus penser qu’à elle et à sa guérison. Elle se forçait, habituée, depuis quatre ans, à n’avoir en tête que ses sœurs, plus qu’une mère et un père réunis : leur poids, leur taille, leurs règles, leur appétit, l’usure de leurs chaussures. Là, fini, le soulagement. Sabine serait bientôt majeure, elle avait promis de prendre sa part. Marthe n’était plus obligée de faire vivre les autres. Plus étonnant, le personnel de l’établissement semblait s’être donné pour mission de la faire vivre, elle. Il faudrait être malade éternellement. Cette maladie pulmonaire, elle est à moi toute seule, elle m’empêche de faire mon devoir de tutrice, je n’y peux rien. Était-il normal que le plus grand bonheur consiste à ne rien faire pour ses sœurs ? si elle y pensait trop, ce bonheur la chagrinait. Ça voulait dire qu’elle était malheureuse depuis quatre ans ? Cette tutelle revendiquée le jour de ses vingt-et-un ans, une erreur, comme elle l’avait pensé le soir même, comme elle avait essayé de l’oublier ensuite ? Elle réparait son erreur par une maladie ?
Extrait page 79
Judith Folope la réconfortait. Elle était là depuis plus longtemps UE Marthe et ne se plaignait pas, au contraire. Elle se trouvait plus libre, au sana, loin de la rigueur et de la terreur imposées par ses parents : Tu ne peux pas savoir la chance que tu as d’être orpheline.
Marthe protestait : Je n’ai pas de parents, mais j’ai des sœurs. C’est presque pire.
Alors, tu vois, c’est ici que tu es libre, toi aussi.
Extrait page 116
Le renversement de l’existence commune des sœurs Brelan est venu plus tard. Judith venait d’atteindre sa majorité, elle entrait à son tour en possession de l’héritage. Elle n’en voulait pas. Se retrouver avec de l’argent personnel, c’était comme liquider son père. Les parts dans le cabinet d’architecture Cicéro la gênaient. Se transformer en capitaliste du jour au lendemain, indigne d’elle et de ses principes. Elle n’aimait pas entendre ses sœurs lui répéter qu’elle était grande et autonome. Elle tenait à son statut de petite dernière.
Tu ne pourras pas rester une gamine éternelle, disait Sabine. Pourquoi pas ? Elle leur a abandonné se sparts. Faites-en ce que vous voulez, vendez-les à M. Cicéro, distribuez l’argent. Tenir des comptes, c’est bon pour des hommes. Sabine et Marthe ont refusé d’abord. Nous voyons bien qu’en nous donnant tout ce qui te revient tu nous obliges à nous occuper de toi pour toujours. Ca t’arrange que tes sœurs tiennent tes comptes à ta place, travaillent à ta place, se sacrifient pour toi. Toi, tu gardes les mains pures. Judith n’admettait pas cette critique. Ses principes politiques d’abord, son utopie d’un monde débarrassé de la finance et de l’exploitation. Il ne s’agissait pas d’arrangements, mais de convictions. Elle ne cédait jamais, les aînées ont placé son argent, sans le dire.
Extrait page 131
Leur propre sœur, parler comme ça… Une femme à vendre et à acheter…. A l’époque où elles vivaient… Un produit d’exportation, tu parles d’une gloire. Deux pays s’échangent notre sœur et elle se sent importante. Pas deux pays, deux hommes, des sauvages primitifs qui troquent une femme contre un morceau de viande. Et tu vas nous parler d’attirance, après ça, d’amour aussi, pourquoi pas de passion ? Je ne veux pas que ma sœur subisse une vie pareille sans comprendre ce qui lui arrive. Tu marches à l’envers de l’Histoire, ma pauvre.
Sabine ne se voyait pas en victime. Les femmes avaient toujours fait ce qu’elles voulaient des hommes. Les révolutionnaires qui voulaient les libérer du pouvoir des hommes ne comprenaient rien au pouvoir. Les lectures de Judith la rendaient obtuse, l’utopie des femmes libres était une idiotie. Les femmes ambitieuses devaient soumettre les hommes en leur laissant croire encore longtemps qu’ils étaient les maîtres.




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